Vers une "bible orthodoxe" ?

Publié le par Albocicade

Un lecteur, qui est par ailleurs lecteur*, m'a dernièrement interpellé sur la question d'une traduction orthodoxe de la Bible, évoquant la possibilité de prendre l'édition slavonne en usage dans l'Eglise russe comme texte de base.
Je dirais plus loin ce que je pense de cette éventualité, mais il faut en premier lieu faire une clarification sur ce qu'est la bible, et à qui elle est destinée.
Pour qui ?
Aujourd'hui, il semble évident que la Bible est destinée à chaque chrétien, c'est du moins un principe dans le monde chrétien occidental, reprenant un axiome de la pensée protestante à ses débuts, et qui se perpétue dans les milieux évangéliques. Or cette affirmation  est simplement un des fruits de la Renaissance, et en particulier de l'imprimerie : la possibilité de diffusion à moindre coût du texte biblique, et ce dans des traductions en langue modernes. Pour autant, cette possibilité n'a pas été sans défaut, puisque chaque lecteur peut – quelles que soient son niveau culturel, ses compétences et sa formation – se prendre pour un interprète autorisé de la "Parole de Dieu". Malheureusement, et l'émiettement du protestantisme en une infinité de groupuscules antagonistes en est une triste illustration, les choses ne sont pas si simples. S'il faut incontestablement la foi pour lire la Bible et en retirer un profit spirituel, il faut aussi un minimum de culture, puisque les textes nous relatent des événement s'étant déroulés sur plusieurs milliers d'années (Abraham étant grosso-modo de l'époque d'Hamourabi) dans des régions aux cultures extrêmement différentes de celle de ce XXIe siècle occidental débutant.
Mais, pour en revenir à notre question, avant l'imprimerie, bien peu de personnes pouvaient posséder un exemplaire de la Bible, et moins encore savaient lire.
De fait, et ce depuis les origines de l'Eglise, la "Bible" (pour faire simple) était confiée à l'Eglise. C'est à l'Eglise que l'on venait pour écouter l'Evangile, l'Apôtre, les Psaumes...
C'est à l'Eglise que le texte biblique était commenté, expliqué, en des sermons durant parfois plus d'une heure**. Ecrivant cela, je ne milite bien sûr pas pour une mise à l'index du texte biblique, mais pour rappeler une évidence, une réalité : la lecture du texte biblique est un acte d'Eglise, et à ce titre s'intègre dans la cohérence de la Vie d'Eglise***.
Aussi, préparer une "bible orthodoxe" doit aussi s'intégrer dans une réalité d'Eglise.
Le canon
Et là encore, un certain nombre de points doivent être éclaircis. Qu'en est-il du "canon", par exemple. Interrogez un protestant, il vous dira que la Bible compte 66 livres : 39 livres de l'Ancien Testament traduits sur le texte hébreu, et 27 pour le Nouveau Testament, traduits sur le grec. Pourtant, d'ou provient cette affirmation ? Certes, il y a consensus pour le Nouveau Testament, mais en ce qui concerne l'Ancien ? En fait, nous avons là encore une conséquence de l'époque de la Renaissance. On redécouvrait les textes anciens non plus à travers leurs versions latines, mais dans les langues d'origine, grec d'abord, puis hébreu. Aussi, s'appuyant sur la pensée de St Jérôme qui ne jurait que par la "Vérité hébraïque", les Réformateurs, Luther en tête, adoptèrent le principe que, pour l'Ancien Testament, il fallait se limiter aux livres reconnus par les Juifs, et qui avaient été écrits en hébreu. L'idée était belle... mais péchait par plusieurs côtés. D'abord, le "canon juif", tel qu'il est actuellement en usage, n'existait pas à l'époque du Sauveur et des apôtres (Les pharisiens avaient globalement la liste actuelle, les saducéens ne recevaient pas les écrits des prophètes, les esséniens avaient de nombreux textes supplémentaires, dont une abondante hymnographie, enfin les juifs de la diaspora utilisaient les livres de la traduction grecque des "Septante rabbins"). D'autre part, un certain nombre de livres qui ne nous sont connus qu'en grec avaient un original hébreu.
Or, si la question du canon a été mise en avant par les réformateurs, elle n'était pas primordiale auparavant. De fait, il existaient des listes déterminant les Livres à recevoir, mais paradoxalement, ces listes offrent de nombreuses divergences : on lisait les textes habituellement reçus, et ces textes étaient pris dans la "Septante", la question n'étant pas de "fétichiser" une liste, mais de recevoir les "témoignages des prophètes et des apôtres". Puisque les Réformateurs prétendaient statuer de manière unilatérale et définitive, les catholiques le firent aussi : c'est ainsi qu'en 1546 le Concile de Trente détermina le canon que l'on connaît. Ou plutôt, entérina officiellement l'usage occidental. Bon, c'est bien beau, tout cela, mais qu'en est-il des orthodoxes ? Hé bien, l'Eglise orthodoxe a finalement aussi – un peu sous la pression extérieure – défini une liste définitive (un poil plus large que la liste catholique) des Livres admis dans l'Ancien Testament, en 1672 au Synode de Jérusalem présidé par le patriarche Dosithée II.****
Et au delà de la simple liste, le texte utilisé restait la traduction des Septante, sur laquelle toutes les autres traduction (arabe, copte, éthiopienne, slave, arménienne... à l'exception du syriaque, et de la vulgate de St Jérôme) ont été réalisées, et que les Pères ont lu et commenté.
Le support
Si donc une Bible orthodoxe devait voir le jour en français, elle serait nécessairement basée sur le texte grec, que ce soit pour l'Ancien ou le nouveau Testament.
Mais, et c'est là qu'il convient de tenir compte d'un nouveau paramètre. Il ne viendrait à personne l'idée de faire cette édition de manière manuscrite sur un rouleau de papyrus ou un codex de vélin. Sans doute doit-on de même envisager qu'au support "papier" peut avantageusement être  substitué le support numérique.
En effet, il ne s'agit pas seulement de rendre disponible une "traduction", mais de fournir un outil d'usage. Or, en support papier, plus on augmente la masse d'information, plus on augment le poids du livre, mais aussi sa complexité. Que l'on pense seulement au "Bibles polyglottes" mettant sur 4, 5 ou 6 colonnes les textes hébreu, latin, grec arabe, syriaque... de véritables usines à gaz, inutilisables sauf pour des recherches précises et limités.
Le support numérique a cet avantage de donner plusieurs portes d'entrée qui ne se chevauchent pas, de fournir une masse considérable de documents en peu de volumes (j'ai dans ma poche ce que 50 caisses de livres ne contiendraient que difficilement), et donc – pour peu que cela soit préparé avec méthode, de fournir un instrument aussi pratique que complet.
Le contenu
Partant du principe que l'on prépare une "Bible orthodoxe", il faut bien sûr un accès direct à la traduction livre par livre, et ce dans une langue accessible sans être simpliste.
Pour autant chaque livre devra avoir une introduction conséquente présentant :
- Le livre et son contenu thématique.
- L'usage qui en est fait dans l'Eglise (ainsi, le Livre des Nombres ne donne que quatre péricopes lues à l'Eglise, tandis que le Psautier, découpé en cathismes, est abondamment lu en de nombreuses occasions).
- Les Pères et auteurs anciens (ou récents) ayant commenté ce livre, soit in extenso, soit sur tel ou tel passage particulier*****. Etant dans un support numérique, il est tout à fait possible d'intégrer ces commentaires et homélies dans cette édition, et de les rende accessibles par simple lien.
- L'indication des variantes importantes entre les différents textes (Traduction des Septante, Texte hébreu massorétique, et pourquoi pas traduction slavonne, voire aussi vulgate latine...) avec lien vers ces différentes éditions. En effet, outre des différences sur tel ou tel mot, il existe des différence d'ordre dans certains livres, des passages plus long dans le grec que dans l'hébreu... toutes choses sur lesquelles il peut être bon d'avoir des informations sérieuses à disposition.
- D'autres particularités (ainsi, pour le Livre de Josué, nombre de Pères ont vu avec étonnement l'identité de nom (en grec) entre Josué et Jésus, et en ont tiré des conséquences non dépourvues d'intérêt.
- L'indication du fait que certains passages de ce livre sont inclus dans des "lectures composées".
Ceci étant placé, on pourra avoir accès au texte biblique dans son intégralité, mais aussi sous forme de lectionnaire ; à une table des lectures tout au long de l'année et selon les occurrences ; au texte grec, hébreu, slavon, syriaque etc des livres bibliques, de même qu'aux Hexaples d'Origène ; aux commentaires et homélies des Pères ; à une base iconographique en rapport avec les textes bibliques... libre ensuite à chacun de faire usage de ce qui sera utile sur le moment, dans le cadre ecclésial.
 
notes
* Non, il n'y a pas d'erreur : ce lecteur du blog est aussi "lecteur" dans l'Eglise orthodoxe.
** J'ai fini par rendre ces sermons accessible, on peut les trouver à partir de là.
*** Un peu comme l'iconographie : il ne suffit pas de poser des pigments sur une planche pour obtenir ipso-facto une icône.
**** Bon, comme il ne s'agit pas d'un "Concile oecuménique", cette décision n'a pas (théoriquement) valeur universelle, mais comme elle ne fait que confirmer l'usage immémorial, elle sert de référence.
***** Je pense en particulier à une petite phrase perdue au milieu de la lettre de St Ignace évêque d'Antioche et martyr,  aux Smyrniotes (VII, 1) et qui a elle seule atteste de la doctrine orthodoxe sur l'eucharistie dès le IIe siècle. Parlant de certains hérétiques, il note incidemment : "Ils s'abstiennent de l'eucharistie et de la prière, parce qu'ils ne confessent pas que l'eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ, chair qui a souffert pour nos péchés, et que dans sa bonté le Père a ressuscitée." Un tel texte doit pouvoir être accessible à partir des textes sur l'Institution dans les évangiles et l'épître aux Corinthiens.

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