Petite entrée

Publié le par Albocicade

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L'air dégagé, il quitte tranquillement son quartier. Après tout, pourquoi serait-il inquiet ?

Aucune loi n'interdit de se promener, d'aller rendre visite à des amis, n'est-ce pas ?

En fait, presque rien de ce qu'il fait n'est interdit. Il a beau marcher paisiblement, il est en nage, et sous sa tunique, il sent la couverture en cuir du livre se coller contre sa poitrine.

Le livre ! Une copie des évangiles sur feuillets de papyrus rapportée d'Alexandrie il y a maintenant plus de 50 ans.

52 ans, pour être précis, puisque c'est l'année de sa naissance que la petite assemblée avait pu réunir la somme nécessaire à cet achat. Et le livre avait été confié au diacre, son grand-père.

Aujourd'hui, le diacre, c'est lui ; et depuis que l'empereur a ordonné que les Livres des chrétiens soient confisqués pour être détruits, il sait qu'il risque gros.

Enfin, il est arrivé…

Devant la maison, deux grands ados jouent aux dés. Ils le regardent approcher.

Un regard, un léger hochement de tête… la voie est libre.

Il entre.

Après la lumière éblouissante de dehors, il faut un peu de temps pour s'accoutumer à la pénombre. Tout est calme. Qui penserait que dans cette maison banale, plus de 70 personnes sont massées, assemblées, chantant de tout leur cœur mais de manière à peine audible ?

Entrouvrant sa tunique, il sort le Livre. La masse pourtant compacte des fidèle s'entrouvre, lui dégageant un passage vers le fond de la pièce. Il avance, remet l'Evangile au prêtre : la prière va pouvoir continuer.

 

Je pensais à cela, dimanche, lors de la "Petite Entrée".

En effet, ce moment particulier au cours de la Liturgie orthodoxe - lorsque porté par le diacre (ou le prêtre, s'il n'y a pas de diacre)  l'Evangile fait son entrée solennelle dans le sanctuaire - est une lointaine réminiscence de cette période où la persécution était le lot quotidien des chrétiens.

Etait ?

Tout en précédant l'Evangile, cierge de procession en main, je repensais à cet homme condamné à mort pour fait de christianisme (et à bien d'autres comme lui), et à la question qui a été posée en commentaire : que pouvons-nous faire ?

Maudire les persécuteurs ?

Organiser des milices pour venger ceux qui sont assassinés ?

Faire du lobbying pour que des lois aussi discriminantes soient votées dans nos pays contre les tenants des idéologies dont se réclament les persécuteurs ?

User des mêmes armes, des mêmes violences ? Serait-ce cela, la solution ?

Je sais bien que l'on peut facilement être tenté d'envisager les choses sous cet angle.

 

Pourtant, tandis que nous avançons vers les Portes Royales, une toute autre réponse nous parvient du choeur. C'est le moment où les Béatitudes sont chantées : mots de l'Evangile, paroles mêmes du Sauveur.

Quoiqu'il y soit aussi question de persécution, on y chercherait vainement de quoi alimenter la haine ou justifier la vengeance.

C'est donc cela, être chrétien ?

Que des idéologies répandent la mort, méprisent l'humain, détruisent la vie ; l'Evangile est étranger à cela, l'Eglise n'a pas à se laisser influencer par le mal.

Il ne s'agit pas de se laisser persécuter sans réagir, mais plutôt de réagir conformément à l'Evangile.

Alors que faire ?

Prier, tout d'abord. Pour les persécutés, mais aussi pour les persécuteurs. Eux aussi sont des humains : leur récuser cette qualité serait se faire entraîner dans leur idéologie.

Ensuite, s'adresser aux persécuteurs : les Pères apologistes (au premier rang desquels il faut compter St Justin le philosophe) n'ont pas agi autrement.

Et en tout, nous confier les uns les autres, et toute notre vie au Christ notre Dieu.

 

Et la vengeance ?

Comme me le rappelait, sur mon lieu de travail, une des mes interlocutrices d'un instant, si une vengeance doit avoir lieu, ce n'est pas notre affaire, ce n'est pas à nous de nous en mêler.

 

Au fait, les Béatitudes, c'est Matthieu 5.3-12


Publié dans Côté iconostase

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