Marie Heurtin, le film et l'histoire.

Publié le par Albocicade

Ça y est, je l'ai vu.

Et pour tout dire, je suis un peu mitigé.

Est-ce parce que je connais trop bien l'histoire de Marie Heurtin ? C'est possible.

Pourtant, ce ne sont pas tant les inexactitudes historiques qui me laissent un malaise (après tout, faire un scénario de cette histoire est une gageure, et il faut bien élaguer, voire restructurer) qu'une certaine ambiance.

D'abord, quoique l'histoire se passe dans une "institution religieuse" (catholique en l'occurrence), la foi en est quasi-absente, ou plutôt plaquée de l'extérieur. Je sais bien que peu de cinéastes ont réussi à mettre la foi, la piété en image sans qu'elle devienne une dégoulinante guimauve*, mais là, franchement, on aurait pu faire mieux. Du coup, c'est plus une rousseauiste "éducation d'un bon sauvage" que vraiment la libération d'une "âme en prison" que nous montre le film. C'est là mon premier regret.

Mon second regret est plus subtil, il tient à une certaine manière de filmer, de montrer. Ainsi ces enchevêtrements de jambes nues lorsque la soeur marguerite cherche à maîtriser Marie quand celle-ci fait des crises de colère, ou la manière qu'a Marie de se blottir contre la soeur, laisse instiller l'idée – sans toutefois jamais le suggérer – qu'il aurait pu y avoir entre la religieuse et son élève "plus" que de l'affection (et j'ai effectivement entendu un critique présenter cela comme probable !). Déformation de la perception ou concession à un certain état d'esprit bien éloigné de la réalité ?

 

Pourtant, malgré ces deux regrets, je maintiens ce que j'ai écrit précédemment : c'est un film à voir ; ne serait-ce que comme une introduction aux écrits de Louis Arnould qui sont la source documentaire la plus complète sur ce sujet**.

 

Et pour compléter ma première remarque, je veux prendre quelques lignes à l'étude d'Arnould :

 

Qu'est-ce que l'âme ?

S'étant promis d'enseigner à son élève les grands traits de la vie humaine, Soeur Sainte-Marguerite ne craignit pas de lui révéler la mort. Pour cela elle profita de la fin d'une religieuse sourde-muette, qui venait d'être soudain emportée par une congestion : Marie s'était beaucoup attachée à elle, et la Soeur Joseph, c'était son nom, avait même commencé à lui tricoter une paire de bas. Soeur Sainte-Marguerite parla doucement de la morte à l'enfant, lui disant qu'elle était couchée, qu'elle ne se lèverait plus, qu'elle ne ferait plus la cuisine, qu'elle ne tricoterait plus. "Et mes bas, quand les finira-t-elle ?" fit aussitôt la pauvre enfant. On lui proposa d'aller auprès de la morte : elle y vola à travers les corridors, et elle fut très péniblement saisie par l'impression de froid du cadavre : elle le comparait à de la glace. En apprenant qu'elle mourrait, elle aussi, et qu'elle serait un jour comme la Soeur Joseph, elle se révolta encore une fois; encore une fois, il fallut toute l'autorité insinuante de la Soeur Sainte-Marguerite pour la calmer, en lui montrant qu'elle-même, la Soeur, mourrait à son tour et qu'elle était douce devant cette idée.

L'enfant se résigna encore, parce qu'il le fallait : "C'est Marguerite qui l'a dit." Elle put bien se persuader, d'ailleurs, que le cas n'était point spécial à la Soeur Joseph, car un nouveau décès s'étant produit dans la communauté, l'on prit soin de lui faire aussi tâter le corps refroidi.

Mais la sainte religieuse ne voulait point laisser à son élève une idée aussi matérielle et incomplète de la mort : elle avait hâte de lui faire comprendre l'existence de l'âme. Un jour, l'enfant venait de recevoir une lettre de son père, elle en était tout heureuse et elle baisa la lettre à plusieurs reprises. La Soeur s'approche aussitôt et lui tient à peu près ce langage, s'assurant à chaque pas qu'elle est bien suivie :

"Tu l'aimes bien, ton papa ? Tu les aimes bien, ta tante et ta petite soeur ? Mais avec quoi les aimes-tu ? est-ce avec tes pieds ? Non. Avec tes mains ? Non. C'est quelque chose en toi, dans ta poitrine, qui les aime. Eh bien ! ce quelque chose qui aime est dans le corps, mais ce n'est pas le corps, on l'appelle l'âme, et, au moment de la mort, le corps et l'âme se séparent. Ainsi, quand Soeur Joseph est morte, tu as tâté son corps qui était glacé, mais son âme qui t'aimait est partie ailleurs; son âme vit toujours et continue à t'aimer..."

Ainsi naquit dans l'esprit de l'enfant la notion si difficile des êtres immatériels.

 

Qui est Dieu ?

Restait à s'élever de là jusqu'au couronnement de toute éducation, jusqu'à l'existence de Dieu.

C'est le soleil qui y servit.

La Soeur Sainte-Marguerite avait soin de mener son élève, si curieuse d'apprendre, chez le boulanger de l'établissement, et de lui montrer les pains qu'il pétrissait, chez le menuisier, et de lui faire tâter les meubles qu'il façonnait, chez les maçons, et de lui faire sentir les murs qu'ils construisaient, etc. : elle ancrait ainsi profondément dans l'esprit de l'enfant l'idée de fabrication.

Or Marie, dans ses promenades, était particulièrement heureuse toutes les fois qu'elle se sentait caressée par les chauds effluves du soleil. Elle aimait le soleil et elle aurait voulu le prendre, vers lui elle tendait les mains et elle essayait de grimper aux arbres pour se rapprocher de l'astre et l'atteindre. Un jour, qu'elle était ainsi tout occupée du soleil, pleine d'admiration et de reconnaissance pour lui, la Soeur lui demanda :

"Marie, qu'est-ce qui a fait le soleil ? Est-ce le menuisier ?

Non, c'est le boulanger !" reprit-elle naïvement, rapprochant la chaleur solaire de celle du four.

— "Non, le boulanger ne peut pas faire le soleil ; Celui qui l'a fait est plus grand, plus fort, plus savant que tout le monde.

Dans une classe, la Soeur est au-dessus de toutes les petites filles, la Supérieure est au-dessus de toutes les Soeurs, M. l'Aumônier est au-dessus de la Supérieure, Mgr l'Evêque de Poitiers, qui est venu l'autre jour à Larnay, est au-dessus de M. l'Aumônier, et il a au-dessus de lui le Pape, dont je t'ai parlé, et qui habite très loin. Au-dessus même du Pape, est Celui qui a fait le soleil, et il n'a pas de corps, il est comme une âme, il te connaît, il te voit, il t'aime, et il connaît, et il voit et il aime tous les hommes, et son nom est Dieu."

C'est ainsi, par la vue de la hiérarchie des êtres connus de l'enfant, que la Soeur Sainte-Marguerite la conduisit jusqu'au degré suprême de l'échelle immense, jusqu'à Dieu.

Puis elle raconta à Marie la Création, l'émerveilla par la description des étoiles et de la lune, que l'enfant ne devait jamais voir, ni même, hélas ! toucher, et elle l'instruisit peu à peu de l'histoire sainte, qui l'intéressa vivement, comme cela arrive à tous les enfants. Le récit de la Passion l'émut avec force, et, se méprenant sur l'éloignement des temps, elle demanda aussitôt si son père était parmi les méchants qui avaient tué Jésus-Christ.

 

Une traduction simultanées

Il nous a été donné récemment d'assister à un sermon dans la chapelle de Larnay : de la table de communion, le prédicateur parlait aux aveugles. Une religieuse, montée sur une estrade et tournant le dos à l'orateur, mimait le discours pour les yeux des sourdes-muettes. Une autre Soeur l'articulait avec les lèvres pour les sourdes parlantes. Dans le bas de la chapelle, en deux endroits, des gestes étaient appliqués sur des mains : c'étaient les voisines de Marthe Obrecht et de Marie Heurtin, qui leur repassaient le sermon sur l'épiderme. Il est infiniment curieux et un peu émouvant de voir une parole humaine se transmettre presque instantanément dans ces 250 âmes, toutes plus ou moins murées du côté des sens.

 

Après la mort de soeur Sainte-Marguerite : une lettre de Marie Heurtin***.

Notre Dame de Larnay, 17 avril 1910.

Monsieur le Vicaire général.

Votre lettre si pleine de bonté m'a consolé grandement dans l'épreuve que le Bon Dieu m'envoie...

Oui, je suis désolée, je pleure et je sens la perte que je fais.

Mais je sens au fond de mon âme l'espérance de trouver au ciel ma Maîtresse bien-aimée, la chère Soeur Sainte-Marguerite. Le Bon Dieu a voulu trop tôt récompenser son grand dévouement pour moi.

A Larnay, je reste entourée de l'affection de ma bonne mère Marie-Sidonie. Elle a déjà conquis mon coeur pas sa charité compatissante. J'affectionne beaucoup toutes les soeurs de la Maison qui connaissent mon langage des signes et avec qui je peux communiquer comme avec ma chère Soeur Sainte-Marguerite...

Depuis la mort de ma bien chère Mère Sainte Marguerite je suis allée souvent prier sur sa tombe. Là je respire le parfum du ciel et je sens qu'il fait bon mourir après avoir consacré sa vie au service de Dieu dans ses membres souffrants...

Votre humble enfant

Marie Heurtin

 

Notes :

* Un film qui, à mon sens, "montre" la foi sans mièvrerie ni caricature est "L'île" (OCTPOB)

** J'espère pouvoir, un jour mettre en ligne les compléments que Louis Arnould a ajouté au fil des années dans les éditions successives de"âmes en prison". En attendant, il y a toujours l'édition de 1904 que j'ai déjà signalée.

*** Les trois premiers passages sont déjà dans l'édition de 1904, par contre j'ai extrait la lettre de l'édition de 1942.

Publié dans Cigale sociale

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jean marie 16/12/2014 01:59

c´est vrai que je ne répond pas a ce blog, meme si j´appprecie de le lire....et de porter certains points dans la priere....et je ne vais pas commenté cet article...car jávais constate que depuis plusieurs semaines ,je ne recevais plus ton blog...pensant soit il as des problemes de santé ou vacances ou autres...mais je constate que em allant voir moinillon,je constate qu´il continu...alors je ne sais si cela est du pas d´echos de ma part oud´autres points ....mais espere de nouveau le recevoir....et comment avez-vous vecu ces temps forts de reencontre de fraternite si je puis dire em turquie....em attendant a toute la famille feliz fete de noel a toute la famille
jean marie