Lire l'Evangile.

Publié le par Albocicade

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Il y a quelques jours, je recevais un mail intitulé "demande de conseils", d'une personne que je ne crois pas connaître, qui m'écrivait :

"Je ne sais pas comment aborder les évangiles pour les lire . Je lis le psautier de Père Deseille mais les évangiles , je ne sais comment procéder. Faut-il suivre le calendrier liturgique ou y-a-t-il une façon de faire? Chacun a la sienne , je sais bien mais pouvez-vous me donner quelques conseils?"

 

Je livre ici (en espérant que cela sera peut-être utile) la réponse que je lui ai envoyé :

 

Votre question me prend un peu au dépourvu : j'aurais tendance à dire que lire l'Evangile est une chose extrêmement simple, et pourtant mon expérience m'a amené à côtoyer des personnes qui prenaient en toute sincérité le texte complètement à rebours, qui faisaient des contre-sens énormes, voire qui prenaient des grilles d'interprétation que les apôtres et évangélistes n'auraient en aucun cas pu accepter.

De fait, les innombrables hérésies apparentées au christianisme sont nées dans l'esprit de personnes qui pensaient sincèrement interpréter correctement l'Evangile.

Alors, comment lire l'Evangile ?

 

Tout d'abord, je dirais que la première "grille de lecture", la seule qui soit indispensable en permanence, est de recevoir ce texte pour ce qu'il est : le témoignage des apôtres. Ensuite, d'autres approches pourront se greffer sur celle-là, mais jamais, en aucun, cas prendre la place de la première ou l'exclure.

 

Peut-être faut-il préciser ce que signifie cette expression "le témoignage des apôtres" (en effet, diverses écoles d'exégèse l'utilisent dans le but d'en contester la portée).

Sans entrer dans des questions techniques (questions certes passionnantes, mais de fort peu d'intérêt pour la vie en Dieu au quotidien) nous pouvons considérer que les évangiles que nous lisons nous offrent  précisément ce que les apôtres ont voulu transmettre, leur enseignement, leur témoignage et sont à ce titre des témoignages honnêtes, sincères et suffisants.

Par contre, ce ne sont ni des "biographies" au sens moderne du terme, ni des rapports de police ou de services de renseignement. Certaines approximations (comme par exemple le nombre de personnes lors de la multiplication des pains) ne sont rien d'autre que la conséquence normale de cette injonction du Sauveur : "vous serez mes témoins". Les apôtres n'avaient pas à réciter les leçons d'un "prophète", ni à imposer un "prêt à penser" mais à témoigner de ce qu'ils avaient vu, entendu, de ce qu'ils avaient vécu au contact de Jésus (cf 1ère épître de St Jean 1.1).

D'autre part, les événements rapportés ne le sont pas forcément dans un ordre chronologique strict (par exemple les regroupement des miracles, ou des paraboles chez St Matthieu).

En fait, on a pu dire que les Evangiles sont le récit de la mort et de la résurrection du Sauveur, précédé d'une longue préface. Il me semble que cette formulation, toute imparfaite qu'elle soit, touche bien au cœur de la prédication des Apôtres : tout ce dont ils ont été témoins et auditeurs, qui bien souvent a interrogé les disciples, les a bouleversé, a ébranlé des certitudes pour en faire naître d'autres, tout cela a pris une valeur ultime, absolue, avec la résurrection du Christ. Ce qu'ils pressentaient avec effarement, qui les amenait à balbutier des "Tu es le messie" ou ce totalement inconcevable "tu es le Fils de Dieu", tout cela s'est "cristallisé" lorsque l'inimaginable est devenu évidence, réalité incontournable : Jésus était ressuscité, et tout prenait sens.

 

C'est donc en ce sens là que j'écris qu'il faut prendre le texte comme le témoignage des apôtres : des gens qui savent de quoi ils parlent, qui témoignent de ce qu'ils ont vu. Nous devons donc nous placer à leur écoute, et lorsque quelque passage nous surprend ou nous contrarie (car cela peut arriver) ne pas nous laisser entraîner inconsidérément à nous placer en juge des apôtres (je reviendrai là-dessus).

 

Mais vous me demandez "comment lire ?".

Puisque vous me parlez du calendrier liturgique d'une part et de la traduction du psautier du P. Placide d'autre part, je suppose que vous participez aux liturgies d'une paroisse orthodoxe.

Si tel est bien le cas, vous avez sûrement le privilège d'entendre régulièrement l'Evangile à la liturgie. Rien ne vous empêche (et même, au contraire !) de lire l'évangile du jour avant de vous rendre à l'Eglise, ou encore lorsque vous en êtes revenue.

 

Toutefois, pour une pratique quotidienne, je vous inviterai en outre à une "lecture suivie". En effet, même si les Evangiles ne sont pas des "biographies", il sont rédigés d'une manière construite. Lisez quelques lignes chaque jour, ou un chapitre entier, selon ce que le texte vous guidera, mais en général, n'allez pas au-delà. Le lendemain, poursuivez votre lecture là où vous l'avez laissé la veille. Cela vous permettra peu à peu d'avoir une vue d'ensemble de la vie du Sauveur.

 

Il y a quatre évangiles, ou plutôt, un seul "Evangile" (une seule "bonne nouvelle" du salut) en quatre formes. Il ne me semble pas opportun de les lire tous les quatre à la suite dans l'ordre où ils se trouvent habituellement : vous auriez l'impression d'y trouver bien des redites puisque chacun des trois premiers évangélistes rapporte à peu près dans le même ordre (et souvent dans les mêmes termes) les mêmes parties. De plus, le début de l'Evangile selon St Matthieu, une longue généalogie, a de quoi surprendre. Peut-être vous conseillerai-je de débuter par le plus court : celui de St Marc. C'est presque un survol de la "vie publique" du Sauveur. Mais libre à vous de commencer par l'un des autres… Une fois l'un terminé, passez à un autre.

 

J'ai écrit que les Evangiles sont des témoignages "honnêtes, sincères et suffisants". Cela signifie qu'ils ne contiennent pas de sens "caché", "secret" ou "ésotérique" qui ne serait accessible qu'à quelques initiés. Toutefois, ils ne sont pas pour autant "immédiatement accessibles" :  ils ont été écrits à une époque donnée, dans un contexte donné, dans une langue donnée. Ainsi, à moins de maîtriser le grec de l'époque, tel qu'il était parlé dans ces régions de l'Empire romain, et d'avoir en outre en votre possession un manuscrit autographe de chacun des évangélistes, vous êtes tributaire des copistes, philologues, éditeurs spécialisés, traducteurs, imprimeurs… rien que pour pouvoir "lire" le texte dans une langue qui vous est accessible.

Cependant, la langue n'est pas le seul "obstacle" que vous rencontrerez : bien des éléments du monde de l'antiquité juive et romaine, qui étaient familiers aux auditeurs des apôtres et aux premiers lecteurs des Evangiles nous sont devenus étrangers. Même si les traductions modernes de la Bible offrent des glossaires, lexiques et notes de bas de page pour atténuer ces difficultés, il pourra vous arriver d'avoir parfois le sentiment de ne pas comprendre de quoi il est question dans le passage que vous venez de lire, ou parfois – au contraire – d'avoir découvert une vérité qui aurait échappé aux autres lecteurs. Dans un cas comme dans l'autre la prudence, ou plutôt "l'humilité", est de mise : vous n'êtes pas la première à lire ce texte. Non seulement les Pères de l'Eglise, mais aussi des chrétiens actuellement le lisent, le méditent et – surtout – tentent de faire coïncider leur vie avec ce qu'ils en ont compris. Partagez vos interrogations, vos "découvertes" avec une ou plusieurs personnes susceptible de vous éviter de vous fourvoyer : c'est bien souvent sur de prétendues "découvertes", des sens qui n'étaient apparus à personnes avant (et pour cause !) que sont nées les multiples sectes qui fleurissent dans le monde.

 

Un autre écueil consiste en nos présupposés.

Qu'ils soient d'ordre philosophiques, scientifiques, culturels, éthiques, politiques… , ils risquent de nous amener à tordre le texte pour le faire cadrer avec notre perception du monde. Le problème étant que le lecteur adoptant cette attitude ne se place plus en position d'écouter le témoignage des apôtres, mais de le réécrire pour le faire cadrer avec son postulat de départ. Or, chercher à comprendre ce que les Evangélistes ont écrit est une chose, faire un tri dans ces écrits en fonction de présupposés en est une autre.

Encore une fois, le critère fondamental, la pierre de touche de notre lecture doit être "Les apôtres, les évangélistes auraient-ils considéré ma lecture comme correcte, ou même seulement comme acceptable ?"

 

Ce n'est que dans un deuxième temps (sinon formellement, du moins logiquement) qu'il convient de passer à une "actualisation" : quel lien entre ce texte et ma vie ; quelle application ai-je à en tirer, que ce soit dans mon rapport à Dieu, ou dans mes relations avec les personnes qui m'entourent, le monde dans lequel je vis …

 

Vous pourrez, bien sûr, vous aider de commentaires : il en existe de nombreux. Certains sont plutôt bons, mais il en existe aussi de fort médiocres, voire d'exécrables. D'une manière générale, je dirais qu'il convient de privilégier ceux qui n'excluent ni la foi ni l'érudition. Le but de toutes ces lectures reste de recevoir l'Evangile, d'y puiser de quoi nourrir votre foi, et de pouvoir vivre en communion avec celui qui "seul est Saint, seul est Seigneur : Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père", traduisant cette communion dans votre quotidien.

 

Un dernier mot.

Vous le savez, les fidèles sont rarement assis durant la Liturgie dans les Eglises orthodoxe (d'ailleurs, il y a peu de sièges, destinés en priorité aux personnes âgées, fatiguées ou malades). Mais il y a deux "moments" particuliers où chacun est spécifiquement invité à se tenir debout : lorsque le Calice d'une part (pour la Grande Entrée et la Communion) et l'Evangile d'autre part (pour la Petite Entrée et la lecture de l'Evangile) sont dans la nef de l'église. Dans un cas comme dans l'autre, c'est le Christ qui est présent au milieu de l'assemblée des fidèles.

Lorsque vous lisez l'Evangile chez vous, c'est la même solennité qu'à l'Eglise, les mêmes paroles qui vous sont adressées, les mêmes apôtres qui témoignent, le même Sauveur qui est présent. Toutefois, la lecture personnelle, individuelle de l'Evangile ne saurait se substituer à la vie en Eglise : c'est un prolongement à domicile de cette vie d'Eglise, qui ne saurait être séparé de la prière (personnelle et liturgique), des rencontre fraternelle ni de la Communion (cf Livre des Actes des Apôtres, 2.42).

 

Publié dans Ecologie - théologie

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