Pa-King

Publié le par Albocicade

Lorsque la fatigue m'en laisse l'opportunité, je me replonge un peu sur un texte "syro-chinois" du VIII° siècle qui me prendra (je commence à en avoir un peu l'habitude) plus de temps que je n'avais envisagé initialement.
Une phrase en particulier a retenu mon attention. On y lit "Tche Pa-King Tche Tou". Oui, je sais, écrit comme ça, ce n'est pas très clair1. Mais comme ça, est-ce plus lisible pour vous ? 制⼋境之度
Bon… Dans ce texte, il est question de "Mi-Chi-Ho" (donc, le Messie, Jésus) qui "a établi huit"…
Huit quoi, au fait ?
Le terme "king" () est susceptible de différents sens : "loi et décret", "règle morale", "règle", "norme", "limite", "frontière", "région".
Prenons "limite". La phrase (complétée de sa seconde partie) donne
"Il a établi huit limites
pour purifier les souillures et parfaire la pureté".
Et le texte se poursuit
"Il enseigna au monde les trois principes immuables ;
donnant accès à la vie et détruisant la mort".
Or ces "trois principes immuables" sont identifiés avec les trois "vertus théologales" : la Foi, l'Espérance et l'Amour.
La question qui se pose est de savoir si le parallélisme que l'on trouve entre ces deux phrases et une répétition ou une opposition.
En fait, de nombreux traducteurs optent pour la première option, et voient dans ces "huit limites" (mes fameuses "Pa-King" du titre) les huit béatitudes. Ceci dit, diverses autres options sont proposées, dont aucune ne s'impose.
Lorsque j'ai lu ce texte, une idée m'est venue : et si ce parallélisme était une opposition 2?
Ce seraient "huit limites" à ne pas franchir, opposées à "trois principes" à mettre en œuvre.
Et ces "huit limites" ainsi comprises me sautèrent aux yeux : les huit "logismoï" (λογισμοι) d'Evagre le Pontique3, ces "pensée" qui mènent au péché.
Et ces "huit pensées" sont les esprits de gloutonnerie, luxure, avarice, acédie, colère, tristesse, vanité et orgueil.
Bien sûr, on peut légitimement se demander pourquoi j'aurais subitement trouvé une solution inédite à une question de cet ordre. Peut-être simplement parce que la théorie des "huit pensées" d'Evagre a été quelque peu oubliée en occident. Ou plus exactement, elle s'est définitivement transformée au XIII° siècle, au point d'être oubliée dans sa forme initiale, puisqu'il ne s'agissait plus de "HUIT pensées", mais des "SEPT péchés capitaux". De sorte que les premiers à avoir étudié ce texte, tous d'excellents prêtres jésuites, n'ont pas pu faire le lien avec un concept qu'ils ignoraient.
Mais comment les braves chrétiens nestoriens du VIII° siècle au fin fond de la Chine auraient-ils pu connaître cette théorie ascétique élaborée dans les ermitages d'Egypte ? Parce que, bon, Evagre n'a jamais mis les pieds en Chine ! En fait, c'est sans doute le point le plus facile à établir, puisque les œuvres d'Evagre4 ont été copiées et transmises en syriaque.
Pour le moment, je n'en suis qu'à une hypothèse…
Ce qui est tout de même paradoxal, c'est que cette théorie – élaborée en grec par Evagre le Pontique – a rapidement été connue en Occident grâce à St Jean Cassien dont les "Conférences5", ainsi que les "Institutions monastiques6" ont été lues durant des siècles dans tous les monastères.
Aussi, pour achever cette réflexion, je vous invite à jeter un œil aux œuvres de Cassien. La traduction est vieillotte7, la numérisation imparfaite, mais pour un premier contact… Et puis, comme ça, vous avez accès d'abord à la table des matières.
 
Notes (indispensables, comme d'hab)
1Et en plus, je l'ai "romanisé" (donc mis en alphabet occidental) avec une ancienne méthode qui n'est pas la norme actuelle. En effet, en Pinyin, on écrirait "zhi ba jing zhi du", avec en outre les "accents" que je ne peux insérer.
2C'est bien ainsi que Pauthier le comprenait en 1858.
3Il élabore cette théorie dans plusieurs de ses ouvrages, dont le "Traité Pratique".
4Rappelons qu'Evagre, fort populaire durant un certain temps, a ensuite été regardé avec méfiance à cause de certaines théories hasardées, et ses œuvres grecques ont soit été oubliées, soit copiées sous d'autres noms, et ce n'est souvent que grâce à la transmission orientale – syriaque ou arabe – que certaines ont pu lui être réattribuées..
5La "cinquième conférence, avec l'abba Serapion, sur les 8 principaux vices", dans le premier volume.
6A partir du Livre V
7Sinon, on les trouve aux Sources Chrétiennes : Institutions cénobitiques : SC 109 ; Conférences : Conférences 1 à 7 : SC 42 ; Conférences 8 à 17 : SC 54 ; Conférences 18 à 24 : SC 64
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