Ayasofia

Publié le par Albocicade

"Nous annonçons le Christ crucifié – scandale pour les Juifs et folie pour les païens – mais, pour ceux qui sont appelés tant Juifs que Grecs, puissance de Dieu et sagesse de Dieu".

Ainsi s'exprimait l'Apôtre Paul.1

Le Christ Sagesse de Dieu...la "sainte Sagesse". En grec, Ἁγία Σοφία, Hagía Sophía (que l'on francise maladroitement en "Sainte Sophie"); de sorte que de nombreuses églises, dédiées au Christ-Sagesse ont reçu cette dédicace : à Trébizonde, Thessalonique, Sofia, Ohrid, Kiev, Novgorod, Mystras, Rome, Venise, Padoue, Bénévent… et bien sûr, l'immense et incomparable basilique de Constantinople.

Tiens, celle de Constantinople, parlons-en. La plus grande basilique du monde à l'époque, qui a vibré aux échos des liturgies de 537 à 1453. Un joyau d'architecture, de fresques, de mosaïques… et surtout de foi.

Enfin, quand je dis "Constantinople", je devrais dire "Istanbul"… parce qu'en 1453, la ville est prises par les armées de l'islam et – suivant le principe selon lequel tout lieu où un musulman prie devient ipso facto une mosquée2 – la basilique sert au culte des conquérants sous le nom d'Ayasofia… durant 480 ans et se voit peu à peu flanquée de 4 minarets, tandis que les splendides mosaïques étaient badigeonné à la chaux pour les faire disparaître, selon l'adage iconoclaste populaire

"Couvrez ces saints que je ne saurais voir:

Par de pareils objets les âmes sont blessées,

Et cela fait venir de coupables pensées. !"

Ceci étant, cette magnifique mosquée, fort peu et fort mal entretenue, se trouvait en bien piteux état au début du XX° (à la différence de sa "copie" juste en face, la "Mosquée bleue"), et en 1935 cette "ci-devant église" devint une "ci-devant mosquée", étant promue au rang de Musée. Ce changement de statut déclencha le déblocage d'importants fonds internationaux qui permirent une restauration du bâtiment, et une remise en lumière des mosaïques (ou du moins, d'une partie de celles qui restaient).

Ayasofia devint donc un musée qui rappelait l'étrange destin de cet étonnant bâtiment, sans en nier les particularités.

Ce statu-quo qui ne satisfaisait manifestement pas tout le monde : en juillet 2020, le Musée Ayasofia a été déchu de cette qualité pour redevenir Mosquée.

Vite, il faut derechef cacher ces mosaïques que des pieux musulmans ne sauraient voir sans péché.

Bien sûr, ça râle de toutes parts, non seulement chez les chrétiens – du Vatican à Moscou en passant par où l'on veut – mais aussi chez les amoureux de "la Sophe"3, de sorte que la délectation triomphale du président turc est sans mélange : il était ce vendredi à la première prière de cette "nouvelle" mosquée.

Bon, Turc est maître chez lui et la chose serait presque anodine si ce brusque changement d'affectation ne venait pas briser un statu-quo.

Suis-je trop alarmiste quand j'y vois une sorte de signal inquiétant donné aux ultras de l'islam.... Ne doit-on pas craindre que l'on s'oriente vers une"pakistanisation"4 de la Turquie, avec des citoyens de seconde zone, soumis à l'arbitraire parce que non-musulmans ?

Certes, on pourrait m'objecter que, heureusement, et contrairement à d'autres régions du monde, il n'y jamais eu de persécutions contre les chrétiens en Turquie. Enfin, selon les sources officielles turques, bien sûr5.

Et ce qui s'est passé vendredi n'est pas vraiment pour rassurer : lors de son prêche du chef de l'Autorité religieuse, Ali Erbas, tenait en main… un cimeterre6.

Et allez savoir pourquoi, mais je n'imagine pas un prêtre faire son sermon avec un sabre, mais manifestement, ça ne choque personne à Istanbul7.

 

Les notes...

11 cor 1.23-24

2C'est précisément à cause de ce principe que le calife Omar, lors de la prise de Jérusalem en 637, refusa de prier dans la basilique de l'Anastasis (le "Saint Sépulcre" selon la terminologie occidentale) afin de lui préserver son statut d'église.

3Je me suis inscrit, sur Facebook, depuis quelques mois, à un groupe d'amoureux de Ste Sophie : et quoique je ne sois pas fortiche en architecture, je prends un certain plaisir parmi ces gens paisibles et tranquillement érudits.

4Je rappelle que le calvaire de 9 ans d'emprisonnement avec une sentence de mort sur la tête, qu'a subi "Asia Bibi", c'est précisément au Pakistan.

5Que l'on me pardonne ce trait d'ironie acide, après les massacres des Arméniens, des Syriens et des Grecs du Pont...

7Enfin, si, quand même , les "laïcs" turcs qui n'ont déjà pas apprécié le changement de statut du bâtiment, et qui commencent à s'inquiéter pour eux-mêmes...

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Euthyménès 29/07/2020 18:14

Dans un entretien avec Olivier Clément, relaté en 1997, le Patriarche Bartholomée exprimait ses craintes sur le devenir de sa communauté locale, mais affirmait refuser de quitter le pays, car il estimait que le Patriarcat se situait au dessus des nations, et d'affirmer : «  De ce point de vue, je considère comme une bénédiction de siéger dans un pays de constitution laïque et à majorité musulmane. Istanbul est à la croisée des routes du monde, un pont entre l'Europe et l'Asie, le Christianisme et l'Islam. Et nous, au Patriarcat, nous nous considérons nous-mêmes comme un pont entre les peuples, nous refusons les murs qui divisent. ». Quelle clairvoyance !

Albocicade 29/07/2020 22:56

C'était aussi une autre époque...