Eloge de Mme Job

Publié le par Albocicade

S'il est, dans l'Ancien Testament, quelqu'un de fort méconnu, c'est bien la femme de Job.

Les rares fois où j'en ai entendu parler dans un sermon, c'était toujours pour la dénoncer comme un repoussoir de la foi, une sorte de mégère acariâtre qui ajoutait aux malheurs de son bonhomme de mari par ses récriminations incessantes et son manque de compréhension et d'empathie. Une sale bonne femme, quoi1.

 

De fait, si on lit ce qui est dit d'elle dans le Texte Massorétique du Livre de Job2, il faut reconnaître que ce n'est guère engageant :

 

Satan se retira alors de la présence de l’Eternel. Puis il frappa Job d’un ulcère purulent, depuis la plante des pieds jusqu’au sommet du crâne. Job prit un tesson pour se gratter et s’assit sur de la cendre. Sa femme lui dit: «Tu persévères dans ton intégrité? Maudis donc Dieu et meurs!» Mais Job lui répondit: «Tu tiens le langage d’une folle. Nous acceptons le bien de la part de Dieu, et nous n’accepterions pas aussi le mal?» Dans tout cela, Job ne pécha pas par ses lèvres.

 

Aussi ai-je été surpris l'autre jour, tandis que j'essayais de ranger mon atelier, en entendant un véritable éloge de cette Dame par un évêque de la Turquie du IV°-V° siècle : Astérios d'Amasée3.

 

Tel fut, selon le témoignage des saintes Écritures, le dévouement sublime de la femme de Job. Le saint patriarche était réduit à l'isolement, les flatteurs avaient abandonné une maison d'où s'étaient retirées les richesses ; l'attachement des amis les plus dévoués ne put résister à l'épreuve. Si quelques-uns restèrent fidèles, ce fut plutôt un mal qu'un bien, ils contribuèrent plutôt à augmenter les maux de Job qu'à les adoucir ; au lieu de chercher à soutenir son courage, ils se lamentaient en sa présence. Dans cet abandon général, sa femme, qui naguère occupait un rang élevé, sa femme, accoutumée au luxe et aux jouissances de la fortune, resta seule auprès de lui ; enfermée dans un lieu infect, elle pansait les ulcères affreux dont il était couvert, les nettoyant de leurs ordures, écartant les vers qui les rongeaient ; cette femme précieuse était une amie véritable et non une compagne de plaisirs : elle n'était point esclave de la volupté, celle qui ne se laissa point rebuter par un ministère si plein de dégoûts ; elle fut l'unique consolation de Job dans sa détresse et dans l'abandon où le laissèrent ses parents et ses amis. L'extrême attachement qu'elle avait pour son mari lui mit même le blasphème dans la bouche ; pour mettre un terme aux maux affreux auxquels elle le voyait en proie, elle lui conseilla de hâter l'instant de sa mort et de se mettre ainsi en révolte contre Dieu. Oubliant son veuvage et la solitude à laquelle elle serait réduite, elle ne songeait qu'à voir son mari délivré d'une vie pire que la mort. Voilà des exemples puisés dans les temps anciens et modernes et qui prouvent combien sont coupables ceux qui traitent la femme avec si peu de ménagements et d'équité.

 

Non seulement le bon évêque avait perçu tout le poids que cette femme supportait (aujourd'hui, on parlerait de "charge mentale"), mais même il l'absout d'avoir parlé "comme une insensée" : comme aurait dit le bon Blaise Pascal, "le coeur a des raisons que la raison ne connaît pas".

 

A dire vrai, Astérios était invité à cette approche plus "compréhensive" par le texte dont il disposait, puisque, comme tous les Pères grecs, il lisait dans la traduction des "Septante"4 :

 

Le diable sortit de devant le Seigneur, et frappa Job des pieds à la tête d'un mauvais ulcère, et Job prit un tesson pour racler le pus, et il s'assit sur du fumier hors de la ville.

Bien des jours s'étaient écoulés lorsque sa femme lui dit :

"Jusqu'à quand te résigneras-tu disant : "J'attendrai encore et je vivrai dans l'espérance de mon salut ?" Tout souvenir de toi n'est-il pas effacé sur la terre ? Où sont les fils et les filles, peine et douleur de mes entrailles, pour lesquels j'ai vainement supporté fatigues et souffrances ? Et toi, abandonné de tous, tu es assis dans la pourriture des vers, et tu passes les nuits au calme, tandis qu'errante, je sers à gages, de lieu en lieu, de maison en maison, et que j'attends avec impatience le coucher du soleil pour le reposer des labeurs et des maux qui m'accablent. Dis donc à Dieu quelque parole et meurs."

Or, l'ayant regardé fixement, il lui dit : "Tu parles comme une femme insensée ; si nous avons accepté des bienfaits de la main du Seigneur, ne supporterons-nous pas le mal ?"

Malgré ce qui lui était arrivé, Job ne pécha nullement des lèvres devant Dieu.

 

Poussant un peu plus la recherche, je suis allé jeter un oeil du côté d'un texte peu connu5 rédigé autours du premier siècle de notre ère pour voir comment cela avait encore été compris. Il s'agit du "Testament de Job"6, où l'on peut lire (c'est Job qui fait ce récit, sur son lit de mort, aux enfants qu'il a eu après ses épreuves) :

Satan voyant donc que rien ne pouvait m'induire au péché, s'en alla demander au Seigneur mon corps afin de pouvoir me frapper, parce que le méchant ne pouvait plus supporter ma fermeté. Alors le Seigneur lui permit d'étendre ses mains sur mon corps à sa volonté, mais il ne lui donna pas de pouvoir sur ma vie. Et il vint me trouver pendant que j'étais sur mon siège et que je pleurais mes enfants; et semblable à un ouragan, il renversa mon siège et me précipita contre terre, et je restai trois heures étendu sur le sol, et il me frappa d'une plaie hideuse, depuis le sommet de la tête jusqu'aux ongles des pieds ; et je sortis par la ville plein d'épouvante et d'angoisse, et m'étant assis sur un fumier, j'avais le corps rongé de vers et j'arrosais la terre d'une humeur abondante; le pus suintait de mon corps et les vers y fourmillaient, et lorsqu'un ver sortait de mon corps, je le prenais et je l'y remettais en disant: Reste au lieu où tu as été placé jusqu'à l'ordre de celui à qui tu obéis.

Je passai ainsi sept ans, assis sur le fumier, hors de la ville et couvert de plaies; et je vis de mes yeux, o mes chers enfants, je vis ma femme, épousée naguère dans le luxe et la puissance, maintenant humiliée, portant de l'eau comme une servante dans la demeure d'un misérable pour y gagner du pain et me le rapporter. Et pénétré de douleur je disais : « ô vanité des chefs de cette ville que j'estime moins que les chiens de ma bergerie, puisqu'ils traitent ma femme comme une esclave. Et ensuite je reprenais ma patience, et après quelque temps, ils lui enlevèrent le pain de peur qu'elle ne m'en apportât, s'inquiétant à grand peine de lui laisser sa propre nourriture; et après qu'elle l'avait reçue, elle la partageait entre elle et moi, en disant avec douleur : Hélas! bientôt, peut-être, il manquera de pain ! ». Elle n'hésitait pas à s'en aller sur la place pour mendier du pain au boulanger et me l'apporter à manger.

Et Satan s'en étant aperçu se métamorphosa en boulanger ; il arriva que par hasard, ma femme retourna vers lui pour lui demander du pain, le prenant pour un homme ; et Satan lui dit: Apporte-moi la valeur, et prends ce que lu voudras. Et ma femme lui répliqua en disant : « D'où aurais-je de l'argent ? Ignores-tu toutes les misères qui me sont arrivées ? Si tu les connais, aie pitié de nous ! sinon, tu les apprendras. Et il lui répondit en disant: « Si vous n'aviez point mérité ces malheurs. ils ne vous seraient point arrivés. Donc, maintenant, si tu n'as pas d'argent dans la main, donne-moi la chevelure, et prends trois pains pour que vous puissiez vivre pendant trois jours. » Et ma femme se dit en elle-même : «Qu'est-ce que la chevelure de ma tête en comparaison de mon mari qui a faim ?» et ainsi s'oubliant elle-même elle lui dit : « Lève-toi et rase-moi ? Alors, prenant un rasoir, il lui coupa sa chevelure à la vue de tous, et il lui donna trois pains. Celle-ci les reçut, vint et me les apporta, et Satan venait derrière elle se cachant dans la foule, après l'avoir ainsi abusée. Et alors ma femme se tint auprès de moi, et criant et sanglotant, elle me dit : « Job ! Job ! jusques à quand resterez-vous assis sur un fumier hors de la ville, comme un insensé attendant et espérant votre salut, tandis que moi, comme une esclave et une vagabonde, j'erre de place en place? Voilà que déjà votre souvenir a disparu de la terre ! C'en est fait de mes fils, de mes filles, de tous les travaux et de toutes les douleurs que j'ai souffertes en vain, et vous, vous restez couché sur un fumier, tout rongé de vermine et passant vos nuits en plein air, tandis que moi misérable, je peine et je souffre encore jour et nuit pour me procurer du pain et vous l'apporter. Et ce pain, on ne me le donne point en abondance; c'est à grand' peine que je recueille ma nourriture pour la partager avec vous. Réfléchissant en mon âme, que vous ne pouvez rien pour vous soulager dans vos misères et votre famine, j'ai osé sans honte aller sur la place publique! Et comme un marchand de pain m'a dit : Donne-moi de l'argent, si tu veux avoir du pain, je lui ai exposé notre misère ; et il m'a répondu : Donne-moi ta chevelure, et prends trois pains pour vous faire vivre trois jours. Et moi, dans mon chagrin je lui ai dit : Lève-toi et rase-moi ; et se levant, avec un rasoir, il m'a honteusement rasé la chevelure de ma tête, sur la place publique, aux regards étonnés de toute la foule.

Qui, en effet, n'a point été frappé d'un douloureux étonnement en se disant :

Celle-ci c'est Sitis, la femme de Job, dont l'appartement était précédé de quatorze vestibules et de portes multipliées qu'il fallait franchir quand on était admis à l'honneur d'être introduit près d'elle : et voilà que maintenant elle vend ses cheveux pour avoir du pain ! Elle, qui avait des salles pleines de trésors dont on faisait largesse aux pauvres du pays, maintenant elle donne ses cheveux pour avoir du pain ! Elle qui avait sept tables toujours dressées dans sa maison pour le repas des pauvres et des voyageurs, maintenant elle vend sa chevelure pour avoir du pain ! Voyez, celle qui avait des bassins d'or et d'argent pour baigner ses pieds, maintenant elle marche pieds nus sur le sol ! Voyez cette même femme qui portait pour vêtement des étoffes de lin lamées d'or; maintenant elle vend ses cheveux pour avoir du pain! Voyez, celle qui avait des lits d'or et d'argent, voyez-la, vendant sa chevelure pour avoir du pain !

Et pour en finir, Job, après toutes les choses qui m'ont été dites, je résumerai tout en un mot; car la faiblesse de mon coeur m'a brisé les os ; levez-vous, prenez ces pains, mangez, et après avoir maudit le Seigneur, mourez ! Je serai ainsi délivrée des chagrins que me causent vos souffrances.

Et je lui répondis ; Voici que depuis sept années, je suis frappé de plaies et que je supporte les vers qui rongent mon corps, sans que jamais mes souffrances aient aussi profondément affligé mon âme que cette parole que vous avez prononcée : "Maudissez le Seigneur et mourez !" Cependant, je supporte, ainsi que vous, tous les maux que vous voyez, et nous subissons la perte de tous nos biens. Voulez-vous donc que maintenant nous maudissions le Seigneur et que nous soyons exclus du souverain bien ? Avez-vous donc perdu le souvenir des grands biens que nous possédions? Si donc nous avons reçu les bienfaits de la main du Seigneur, ne supporterons-nous pas en échange les maux qu'il nous envoie et ne prendrons nous pas patience jusqu'à ce que le Seigneur, touché de miséricorde, prenne compassion de nous? Ne voyez-vous pas le diable qui se tient derrière vous et qui trouble vos pensées pour que vous m'abusiez moi-même?

Et m'étant tourné vers Satan, je lui dis : « Pourquoi ne te présentes-tu pas en face de moi ? Cesse de te cacher, misérable ! Le lion montre-t-il sa force dans une loge ? L'oiseau prend-il son essor dans une cage ? Et maintenant, je te dis : sors et combats contre nous. »

 

Ensuite, les amis de Job arrivent, mais Sitis réapparaît un peu plus loin :

Et pendant que je leur parlais ainsi, voici venir ma femme Sitis, couverte de ses haillons, et qui s'était enfuie de la maison du maître qu'elle servait, bien qu'il ait voulu s'opposer à sa fuite, parce qu'il craignait que les rois, en la voyant, ne l'enlevassent. Quand elle fut arrivée, elle se jeta à leurs pieds en pleurant et en disant : "Eliphaz et vous tous, souvenez-vous de ce que j'étais autrefois et comment j'étais vêtue; et voyez maintenant mon extérieur et comment je suis couverte."

Et alors les rois exprimèrent une longue plainte, et, frappés d'une double douleur, ils gardèrent le silence. Eliphaz même, déchira son manteau de pourpre pour la revêtir. Et elle le suppliait en disant : « Je vous supplie, mes seigneurs, ordonnez à vos soldats de fouiller les décombres de notre maison, qui s'est écroulée sur mes enfants, afin que leurs os soient recueillis dans le tombeau, puisque nous ne l'avons pu à cause de la dépense. Que nous voyions au moins leurs os. Je ne veux point ressembler à une brute, à un animal sauvage, moi qui ai perdu en un même jour mes dix enfants, et qui n'en ai point enseveli un seul. Et les rois donnèrent l'ordre de fouiller la maison. Mais je les empêchai, en disant : « On ne retrouvera pas mes enfants, car ils sont maintenant sous la garde de leur Créateur et Roi. » Et les rois répondirent : « Qui oserait prétendre maintenant qu'il ait sa raison et son bon sens? nous voulons recueillir les os de ses enfants, et il nous arrête, en disant qu'ils ont été ramassés et sont gardés par leur Créateur ? La vérité nous semble évidente.

Je dis ensuite aux rois ; « Soutenez-moi, que je me tienne debout. » Ceux-ci me relevèrent en passant de chaque côté leurs bras sous les miens. Et, m'étant dressé, je commençai par rendre gloire à Dieu. Et, après ma prière, je leur dis : « Levez les yeux du coté de l'orient. Et les ayant levés, ils virent mes enfants couronnés de la gloire du Roi des cieux. Mais ma femme Sitis, les ayant vus, tomba prosternée contre terre, adorant Dieu et disant : «Je connais maintenant qu'il m'arrive un témoignage de la part du Seigneur. Et ayant dit cela, à la tombée du soir, elle rentra dans la ville chez les maîtres qu'elle servait, et elle alla se coucher près de la crèche des boeufs, et là elle mourut épuisée de force et de courage. Et son maître l'ayant cherchée et ne la trouvant point, entra dans l'étable de ses troupeaux, et la trouva morte, étendue près de la mangeoire. Les animaux qui l'entouraient pleuraient sur elle. Et tous, la voyant, crièrent et gémirent, et le bruit s'en répandit dans toute la ville. Et l'ayant enlevée, ils lui rendirent les honneurs suprêmes, et l'enterrèrent dans les débris de la maison qui s'était écroulée sur ses enfants. Les indigents de la ville vinrent se lamenter sur elle en disant : « Voilà cette Sitis dont aucune femme n'égalait la puissance et la gloire ; elle n'a pas même obtenu la sépulture nécessaire. »

 

Bref, non seulement la femme de Job est-elle "fort méconnue", mais peut-être aussi "injustement méconnue". En tous cas, rien ne nous interdit de lui imaginer des qualités plutôt que des défauts.

Et puis, comme ça, vous saurez que, dans le Testament de Job, elle est appelée Sitis.

NB, en rédigeant ce texte, je suis tombé sur une sorte de sermon protestant qui, par d'autres cheminements, en vient lui aussi à trouver que, décidément, la femme de Job est "mal comprise et calomniée".

 

Beaucoup de notes...

1Le passage qui la mentionne se trouve en Job 2.7 et suivants.

2Texte en usage dans la Synagogue, et suivi par toutes les traductions modernes dans le monde protestant depuis la Réforme du XVI° siècle et dans le monde catholique depuis le début du XX° siècle.

3Astérios d'Amasée : Homélie sur le divorce. J'écoutais ça en version audio...

4Traduction réalisée au sein du judaïsme avant l'ère chrétienne, et rejetée ensuite par la Synagogue du fait que les chrétiens de langue grecque en faisait usage pour démontrer aux Juifs que le Messie attendu était venu en Jésus. Cette traduction est toujours le texte de référence des églises orthodoxes. Je cite en me basant sur la traduction de Giguet.

5Texte peu connu et sans la moindre valeur normative, qu'on ne me prête pas de fausses intentions ! Mais en tant que "méditation" de l'histoire de Job, ce texte en vaut bien un autre.

6J'ai repris la traduction du Dictionnaire des Apocryphes, T. 2, Migne, 1858, colonnes 407-410 et 414-415.

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