Beaucoup trop d'ombres

Publié le par Albocicade

 
J'en avais entendu parler à sa sortie, dans je ne sais plus quelle revue : une sorte de "roman policier" dans lequel le narrateur découvrait peu à peu, au gré de ses enquêtes, qui était Jésus. Le thème était alléchant. Pourtant, il s'est passé presque trois décennies avant que j'ai l'opportunité de lire ce bouquin.
Le début est bien fait : un commerçant juif, arrêté en marge d'un incident à Jérusalem, est chargé par l'administration romaine – sous menaces de rétorsions – de rapporter des renseignements sur les différents groupes contestataires qui parsèment la Province romaine de Palestine. Une manière comme une autre de nous présenter peu à peu – et en se basant sur les textes d'époque[1] ce que l'on sait des sadducéens, pharisiens, esséniens et autres zélotes... une contextualisation de l'évangile, comme on dit.
Vient le moment où le narrateur-espion se retrouve confronté à l'existence du groupe autours de Jésus. En fait, il ne rencontrera ni Jésus ni aucun de ses proches, les apôtres, mais des gens qui ont vu, ont entendu dire que, qui racontent que... bref l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours.
Et c'est là que le bât blesse. Car le narrateur est une fidèle projection de l'auteur et ses préoccupations sont un écho des questionnements et parti-pris théologiques des écoles libérales d'Allemagne. Aussi, ce qui ne convient pas à l'auteur est présenté comme des racontars de la foule, et peu à peu, Jésus devient évanescent, inatteignable.
Pour le dire tout net, alors que le livre est intitulé "L'ombre du Galiléen", c'est l'ombre de Bultmann[2] qui domine la pensée de l'auteur, Gerd Theissen. Son Jésus – construction intellectuelle soumise aux modes de l'époque – n'a plus guère à voir avec Celui des évangélistes. Renan avait imaginé son "doux rêveur galiléen", le "Jésus" de Theissen est moins convaincant encore. Problème de méthodologie sans doute: choisir de regarder l'ombre plutôt que la réalité est en soi une restriction stupide (comme le dit si bien Platon, dans le mythe de la Caverne).
Pour me faire comprendre, je vous propose une simple expérience[3].
Prenez une allumette et tenez-la devant un mur blanc éclairé : vous verrez l'ombre de l'allumette. Enflammez celle-ci et replacez-la au même endroit ; vous aurez exactement la même ombre, alors que l'allumette sera en feu : la flamme étant lumière, elle ne fait pas d'ombre. Toute description basée uniquement sur l'ombre sera forcément fausse, inexacte. Pas étonnant que le "Jésus" de Theissen soit une réinterprétation fumeuse de ce dont témoignent les évangélistes.

Aussi, s'il y a dans ce livre des points intéressants[4], les faiblesses l'emportent de beaucoup, et, à choisir, je préfère sans hésitation le "Jésus en son temps" de Daniel-Rops, ou "Jésus, le Maître de Nazareth" du P. Alexandre Men : tout en cherchant à présenter Jésus en son contexte, ils n'ont pas la prétention d'en savoir plus sur lui que les Evangélistes ; cela me semble sagesse.
Notes :
[1] En particulier Flavius Josèphe, mais aussi, pour ce qui concerne les Esséniens, d'autres auteurs...
[2] Je cite ici, pour mieux me faire comprendre, une phrase d'Olivier Clément décrivant la pensée de Bultmann : "Porté par la sensibilité luthérienne pour laquelle la démarche de foi, son mouvement, compte plus que son contenu, Bultmann a dé-christifié le "Jésus de l'histoire" dans lequel il n'a vu, après tant d'exégètes libéraux, qu'un prophète juif auquel il dénie toute prétention à la messianité et dont il fait le simple annonciateur du "Fils de l'Homme" céleste dont parle le Livre de Daniel et qui doit venir exercer le jugement ultime." (in Le Christ terre des vivants, O. Clément, Spiritualité orientale n° 17, Bellefontaine, p 11. Je venais de terminer le livre de G. Theissen lorsque je suis tombé sur cette phrase qui le résume incroyablement bien.
[3] J'ai fait l'expérience avant d'écrire cela.
[4] surtout au niveau du contexte, mais on les trouve aussi ailleurs

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