Comma Johanneum en Russie et ailleurs

Publié le par Albocicade

Erasme

Non, il ne s'agit pas d'un bon gars nommé "Comma" qui tel Rouletabille ou Tintin  serait allé vivre des aventures épatantes en Russie (et je ne parle pas de Michel Strogoff !).
En fait, le "Comma Johanneum" (ou "comma johannique"), est une sorte de curiosité appartenant au passé de l'Histoire du texte du Nouveau Testament[1].
Alors que la Renaissance battait son plein, Erasme de Rotterdam fit paraître le texte grec du NT dans une Europe où le latin de St Jérôme[2] était la norme. Il s'était basé pour ce faire sur quelques manuscrits, récents pour la plupart. Un travail "scientifique" qui évolua quelque peu au fil des éditions.
C'est précisément dans sa troisième édition qu'il inséra, sur la foi d'un manuscrit gréco-latin tardif, dans un verset de la Première Lettre de St Jean (1.5) un texte connu par transmission latine, et dont l'origine remonte [semble-t-il] à St Cyprien[3].
De sorte que le texte[4] :
"Car il y en a trois qui rendent témoignage : l'Esprit, l'eau et le sang, et les trois sont d'accord."
est devenu
« [5:7] Car il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, le Verbe et l’Esprit ; et ces trois sont un. [5:8] Et il y en a trois qui rendent témoignage sur la terre : l’Esprit, l’eau et le sang ; et ces trois sont d’accord. »[5]
et ce en dépit du fait qu'aucun manuscrit grec de quelque antiquité ne contienne cet ajout, et qu'aucun des Pères qui ont eu à lutter contre la vaine doctrine d'Arius n'en aient fait usage (Pourtant, un tel verset aurait été "pain béni" pour lutter contre l'arianisme... mais les pères grec ne le connaissaient pas... puisqu'il n'existait pas !)
A dire vrai, ce texte est parfaitement orthodoxe... mais ce n'est pas ainsi que l'Apôtre a écrit, et très vite les savants ont récusé – à juste titre[6] – la légitimité de cette adjonction dans le texte biblique. Et le "verset des trois témoins", ainsi qu'on le nomme parfois, a disparu des traductions au point d'être généralement ignoré par le lecteur courant.[7]
Enfin, "disparu", c'est ce que je pensais.
Car cette petite glose ne s'est pas cantonnée à l'Europe occidentale.
 
Lisant en ce moment un livre fort intéressant – dont je vous reparlerai lorsque je serai parvenu à son terme – je tombe sur cette phrase dite par un moine russe:
"Voici le dogme immuable : Il y en a trois qui rendent témoignages dans les cieux, dit saint Jean le Théologien, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit, et ces trois sont un."
Suit une référence biblique : 1 Jn 5.7-8.
Et, en note, le traducteur remarque: "La traduction slavonne diffère ici sensiblement du texte français". Or, il ne s'agit pas de "traduction", mais bien de texte : je constatai stupéfait que le "comma johannique", parti de Carthage et ayant voyagé par Rotterdam avait atteint Moscou !
A quelle époque[8]? Je l'ignore. Toujours est-il que le bon moine cite justement, puisque la "version du St Synode"[9] contient ce passage.
Il y avait donc eu une influence occidentale suffisamment forte pour que le "Texte Reçu" serve à "corriger" le texte en usage.
Et l'on put même voir le futur Métropolite Macaire de Moscou, dans sa "Théologie dogmatique"[10], défendre bec et ongles ce passage, quitte à  affirmer – contre toute évidence – "Si ce verset manque dans quelques-uns des exemplaires grecs du Nouveau Testament parvenus jusqu'à nous, en revanche il s'est toujours trouvé et il se trouve encore dans nombre d'autres." Il faut dire que, par sa teneur théologique, ce passage a de quoi séduire, et Mgr Macaire en fait même l'incipit[11] de sa section sur "Dieu considéré en Lui-même".
Ensuite,  je suis allé jeter un coup d'oeil ailleurs, dans l'Eglise grecque.
Et là aussi, à mon étonnement, le "comma johaneum" a fait son nid, puisqu'il est intégré au "Texte autorisé du Nouveau Testament grec" du Patriarcat oecuménique de Constantinople, dans son édition de 1904
Du coup, je me demande en combien d'autres textes actuellement en usage le "verset des trois témoins" est encore inséré...
Notes :

[1] Enfin, c'est ce que je pensais encore récemment...
[2] La Vulgate, comme on dit.
[3] Je donne ici le passage du  "Traité sur l'unité de l'Eglise" de St Cyprien qui est à l'origine de la glose qui a fini par intégrer le texte de la Vulgate.
Voici ce que le Seigneur dit : Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. Celui qui ne m'aide pas à rassembler le troupeau, celui-là le fait partir de tous les côtés. Celui qui ne garde pas un seul cœur avec le Christ et ne reste pas dans sa paix, celui-là agit contre le Christ. Celui qui rassemble son troupeau à lui en dehors de l'Église, celui-là sème la division dans l'Église du Christ. Le Seigneur dit encore : Mon Père et moi nous sommes un. D'ailleurs, à propos du Père, du Fils et de l'Esprit Saint, on lit : "Et les Trois sont un" . L'unité de l'Église vient de cette unité en Dieu, et elle est liée au mystère du ciel. Si on croit cela, est-ce qu'on peut la diviser, la déchirer par des disputes ? Celui qui ne respecte pas l'unité de l'Église, ne respecte pas non plus la loi de Dieu, ni la foi au Père et au Fils. Il ne garde pas la vie de Dieu en lui, il ne peut pas être sauvé.
[4] Bon, je donne directement la traduction, mais en grec, c'est : ὅτι τρεῖς εἰσιν οἱ μαρτυροῦντες, τὸ πνεῦμα καὶ τὸ ὕδωρ καὶ τὸ αἷμα καὶ οἱ τρεῖς εἰς τὸ ἐν εἰσὶν
[5] ὅτι τρεῖς εἰσιν οἱ μαρτυροῦντες εν τῷ οὐρανῷ, ὁ πατήρ, ὁ λόγος, καὶ τὸ Ἅγιον Πνεῦμα· καὶ οὗτοι οἱ τρεῖς ἕν εἰσιν καὶ τρεῖς εἰσιν οἱ μαρτυροῦντες ἕν τῇ γῇ, τὸ πνεῦμα καὶ τὸ ὕδωρ καὶ τὸ αἷμα καὶ οἱ τρεῖς εἰς τὸ ἐν εἰσὶν
[6] On trouvera sans difficulté des résumés de cette question, par exemple cette étude de Juan Hernandez.
[7] J'ai cependant eu la surprise de le voir réapparaître – entre crochets et accompagné d'une note, mais quand même – dans la "Bible à la Colombe" (1978), une version protestante tout ce qu'il y a de classique...
[8] Je renvoie au petit résumé que Daniel Lortsch avait publié en son temps...
[9] Version russe parue en 1823. Le texte est : " Ибо три свидетельствуют на небе: Отец, Слово и Святый Дух; и Сии три суть едино. И три свидетельствуют на земле: дух, вода и кровь; и сии три об одном."
[10] Page 222 et suivantes du Tome premier de sa "Théologie dogmatique" traduite "par un russe" en 1859.
[11] Page 83 du même volume.
 
 
 
 
 
 
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