La route d'Eden.

Publié le par Albocicade

Tandis que je travaillais sur les textes d'un auteur que je vous présenterai un de ces jours [voir note 1], je tombe sur cette phrase :

"Or, un fleuve sortait d'Éden pour arroser le paradis. Et, après l'avoir arrosé, il se divisait en quatre branches, le Tigre, le Nil, l'Euphrate et le Phison, fleuve que l'Écriture appelle de la sorte, et que l'on appelle aujourd'hui le Danube."

et un peu plus loin :

"Le nom du premier fleuve était Phison ; nous en avons parlé tout à l'heure ; le nom du second était Géhon ; c'est le Nil dont le vieux nom est Géhon, comme le prouve Jérémie dans ce passage : Qu'y a-t-il de commun entre vous et le chemin de l'Égypte ? Voulez-vous aller y boire l'eau du Géhon ?".

 

Ces noms de fleuve font, bien sûr, référence au Jardin d'Eden :

"Un fleuve sortait d'Éden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras. Le nom du premier est Pischon; c'est celui qui entoure tout le pays de Havila, où se trouve l'or. L'or de ce pays est pur; on y trouve aussi le bdellium et la pierre d'onyx. Le nom du second fleuve est Guihon; c'est celui qui entoure tout le pays de Cusch. Le nom du troisième est Hiddékel; c'est celui qui coule à l'orient de l'Assyrie. Le quatrième fleuve, c'est l'Euphrate." (Genèse 2.10-14)

 

Je connaissais l'antique identification du Gihon au Nil, par Flavius Josèphe [note 2], mais là, mon auteur justifie son choix par une citation [note 3].

Par contre, pour le Phison (ou Pishon, puisque c'est le même mot), je ne m'attendais pas au Danube ! Mais bon, Flavius Josèphe y voit bien le Gange…[note 4].

 

J'en ai touché quelque mot à M. le Professeur – qui, naguère, s'était occupé de la "Mosaïque des Quatre Fleuves" – (en fait, c'était plus un prétexte pour prendre de ses nouvelles) qui me répondit : "Cette identification avec le Danube, je n'y crois pas beaucoup…"

Moi non plus, d'ailleurs !

Mais il est intéressant de voir comment les différentes générations ont cherché à s'approprier ce texte quelque peu mystérieux [note 5].

Par exemple, actuellement, en se basant sur des photos prises par satellite, un chercheur a émis l'hypothèse que le Phison correspondrait au Wadi Batin ou au Waddi Riniah, deux anciens lits de torrent maintenant à sec, tandis que le Gihon serait la rivière Karoun. Une description somme toute plausible. [note 6]

 

Mais au fait, comment fait-on pour s'y rendre, en Eden ?

De nouveau, je laisse la parole à mon auteur (et à sa représentation quelque peu inhabituelle du paradis terrestre) :

Tout d'abord, il constate que "Le paradis n'était pas un petit jardin enfermé dans d'étroites limites. Il était arrosé par un fleuve si considérable que la surabondance de ses eaux donnait naissance à quatre fleuves." et il ajoute : "Pourquoi cela ? Adam était seul ; à quoi bon un paradis aussi considérable ? C'est qu'il n'était pas destiné à un seul homme ; il l'était encore à l'humanité tout entière : il était destiné aux patriarches, aux prophètes, aux apôtres, aux évangélistes, aux martyrs, aux confesseurs, aux saints, aux fidèles, aux personnes vivant dans la piété, à tous les justes."

Et c'est là que sa représentation "géographique" de l'Eden prend tout son sens :

"Soutenez votre attention : représentez-vous le paradis devant les yeux ; car la vue permet de juger plus exactement que la parole. Un fleuve immense jaillit, et de ses eaux qui occupent un lit fort large il arrose le paradis. Après cela il se précipite dans un gouffre souterrain ; et, suivant la voie que lui a tracée le Seigneur dans ces régions obscures, après s'être longtemps dérobé aux regards, il se divise, prend diverses directions, et reparaît tantôt en Éthiopie, tantôt en Orient, tantôt en Occident. Ainsi le veut Dieu qui conduit la marche de ces eaux et qui prépare avec ce premier fleuve des sources qui paraissent y être étrangères. Et pourquoi cela ? Afin qu'on ne retrouve pas le paradis en prenant pour guide les eaux de ces fleuves et qu'on n'y puisse pas rentrer. Qu'il fût possible d'y arriver de cette manière, les premiers à le trouver seraient les riches ; et Dieu l'a fermé tant aux riches qu'aux pauvres, laissant à la vertu seule le pouvoir d'en indiquer le chemin. Que n'ont pas souffert les patriarches, les prophètes, les saints à la recherche du paradis, sans toutefois le trouver ! Et le larron qui n'avait pas suivi cette voie, parce qu'il avait cru, trouva le chemin véritable, celui qui a dit : "Je suis la voie" ; et il trouva le paradis, que sa désobéissance avait fermé au premier homme."

 

Notes (nombreuses et abondantes)

1. Il s'agit d'un auteur fort intéressant, mais hélas délicat à présenter étant donnée la réputation calamiteuse qu'il s'est acquise pour s'être mêlé d'une affaire qui ne le regardait pas.

2. Flavius Josèphe : Antiquités Judaïques chap 1 :

"Ce jardin est arrosé par un fleuve unique dont le cours circulaire environne toute la terre et se divise en quatre branches;

- le Phison, dont le nom signifie abondance, s'en va vers l'Inde se jeter dans la mer : les Grecs l'appellent Gange ;

- puis l'Euphrate et le Tigre, qui vont se perdre dans la mer Erythrée ; l'Euphrate est appelé Phorat, c’est-à-dire dispersion ou fleur, et le Tigre, Diglath, ce qui exprime à la fois l'étroitesse et la rapidité ;

- enfin le Géon, qui coule à travers l'Egypte, dont le nom indique celui qui jaillit de l'orient ; les Grecs l'appellent Nil."

3. En l'occurrence, Jérémie 2.17, dans le texte de la Septante.

4. Quant aux élucubrations de Rachi basées sur des étymologies douteuses, il y a pas grand-chose à en retenir : Sur Genèse 2 :11 : "Pichon : C’est le Nil, le fleuve de l’Egypte. Il est appelé Pichon (du mot pachou signifiant «se répandre») parce que ses eaux, par la bénédiction de Dieu, montent et arrosent le sol. C’est comme dans : «et ses cavaliers se répandent (pachou)» . Autre explication : le Pichon fait pousser le lin (pichtan), ainsi qu’il est écrit à propos de l’Egypte : «ils seront confondus, ceux qui travaillent le lin (‘ovdé pichtim)»".

et sur Genèse 2 :13. "Gui'hon : Ainsi nommé parce que ses eaux coulent en mugissant violemment, comme dans : « si un bœuf cogne (yiga‘h) un homme », [mugir et cogner vont ensemble], car un bœuf cogne en mugissant. "

5. Ainsi, Philon d'Alexandrie identifie les quatres fleuves aux Vertus : Prudence, Courage, Modération et Justice (Leg. I. 63 ss, et Quaest. Gen. I.12) et St Ambroise, dans son traité "De paradiso" abonde dans ce sens, ajoutant en outre que ces fleuves représentent les quatre ages du monde... D'autres ont placé l'Eden en Amérique, en Afrique, à Hesdin en Artois, voire même sur la Lune ! Pour plus d'infos, voir ces quelques pages de ce "Grand dictionnaire géographique", 1736.

6. On trouvera une présentation de cette hypothèse à cette page.

Publié dans Cigale patristique

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