Depuis le temps qu'il m'agaçait

Publié le par Albocicade

 

 
 
Plus que le titre, c'est la collection qui a retenu mon attention : "Sources Chrétiennes". C'est rare d'en trouver sur le plateau d'un vague bouquiniste, sur un marché. Alors, pour deux ou trois euros, j'ai acheté ces "Trois livres à Autolycus" de Théophile d'Antioche.
 
La première lecture a été décevante : ses longues critiques des divinités du paganisme, ses interminables généalogies, ses reproches aux philosophes me laissèrent sur ma faim.
Mais c'est surtout son silence absolu pour tout ce qui concerne le Christ qui mit le comble à ma frustration. Ce Théophile, qui prétend expliquer la foi des chrétiens à son correspondant, n'est pas même fichu de lui parler de Jésus. Pire, à chaque fois qu'il devrait naturellement - logiquement - le faire, il esquive ! 
De plus l'éditeur de ses œuvres ne semblait guère l'apprécier. En tout cas, il ne fait rien pour aider à comprendre cet étrange "apologiste".
Bref, après lecture, j'ai rangé ce livre sur une étagère, n'étant pas loin de considérer son auteur comme un pauvre "rhéteur, emprunteur d'idées qu'il ne maîtrisait pas" (ainsi qu'un correspondant me l'a récemment défini).
 
Oui, mais voilà ! A chaque fois que je passai devant, je le voyais me narguer. Alors, au bout de quelques années, j'ai décidé de mettre les choses au point : Théophile était-il, oui ou non, cet esprit médiocre, ou étais-je passé à côté de quelque chose ?
J'ai donc repris le livre, et peu à peu, un point est devenu évident : contrairement à ce qu'écrit Bardy dans l'introduction de l'édition des sources chrétiennes, Théophile s'adresse véritablement à Autolycus. Mieux, il ne le quitte pas des yeux.
C'est justement pour cela que le raisonnement nous paraît parfois laborieux, qu'il s'attarde sur des points qui peuvent sembler accessoires. C'est pour cela, surtout, qu'il fait une telle impasse sur Jésus : comment dire à un païen, bercé par les légendes des demi-dieux que le "Verbe s'est fait chair, et qu'il a habité parmi nous" ? Alors, doucement, prudemment, il prépare le terrain, expliquant "Dieu unique" (et non multitude, comme dans le paganisme) et toutefois "Trinité" (c'est là que l'on trouve la plus ancienne attestation chrétienne du terme). Il parle "Dieu créateur" et "Création" en expliquant comment le Dieu unique agit par "son Verbe et sa Sagesse"… Et pour qu'Autolycus ne croit pas que le Verbe est une créature, même supérieure, il enfonce le clou : "Le Verbe est Dieu, né de Dieu, et chaque fois qu'il le veut, le Père de toute chose l'envoie où il veut…"
Il met en avant Moïse et Salomon, tout en citant à valeur égale l'Evangile.
Il avance par petites touches. Est-il question des "êtres tirant leur vie de l'eau, au cinquième jour", il glisse une allusion au baptême.
C'est en fait un projet gigantesque auquel s'est attelé Théophile : ce n'est pas "trois livres", mais – si besoin – quinze ou vingt qu'il envisage pour amener son "ami" à considérer le christianisme non plus avec mépris et suffisance, mais avec curiosité intéressée, et même plus.
 
D'ailleurs, parlons-en, de cet "ami". Comment s'expliquer ce terme que Théophile emploie ?
J'ose une hypothèse : Théophile et Autolycus tous deux originaires de Mésopotamie, se rencontrent par hasard du côté d'Antioche. Mais Autolycus se rend vite compte que s'ils sont "païs" (du même "pays", comme on dit ici), des points sérieux les séparent : Théophile se dit adepte de cette nouvelle secte, cette stupide superstition des chrétiens, ces gens qui croient en un dieu invisible, et dont on sait – parce que tout le monde le sait bien – qu'ils regroupent dans leurs rangs des gens infâmes, incestueux et même anthropophages…
La suite, ce sont ces trois livres…
Probablement Théophile n'eut-il pas le temps d'écrire les autres livres, ou s'il l'a fait, il ne nous en reste aucune trace.
Alors, oui, il y a quelque chose de frustrant à lire ces traités. Et pour cause, ils n'ont pas été écrit pour nous. Mais une fois ceci acquis, ils deviennent passionnants.
 
Cerise sur le gâteau, alors que Théophile était sérieusement remonté dans mon estime, je découvre qu'il est compté au rang des saints non seulement dans l'Eglise catholique, mais aussi dans l'Eglise orthodoxe. A vrai dire, j'en ai d'abord été surpris, ne l'ayant jusque là pas rencontré dans les synaxaires. Mais (merci au P. Christopher, de Chypre) il se trouve bel et bien dans le "Prologue d'Ochrid".
 
Bref, après quelques semaines de boulot (le temps de faire aussi un article pour orthodoxwiki et wikipedia), j'ai rassemblé tout ce qui reste de ses œuvres (c'est à dire le traité à Autolycus, et le commentaire d'une parabole) dans un petit document téléchargeable ici.
 
 

Publié dans Cigale patristique

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SAGRAMOR 19/05/2010 02:58



 


 Faut-il réhabiliter Théophile d'Antioche?


Pour nous , Français,Théophile nous parvient par Aimé Puech,dans "Les apologistes grecs du II° siècle de notre ère." et ses trois volumes de son "Histoire de la littérature grecque chrétienne." .


Aimé Puech,traite Théophile de sot,sur un mouvement d'idée qui ne tient qu'à une phrase,c'est assez expéditif.


De là,Bardy,finira de l'assassiner.


Ce qu'il y a d'injuste chez ces deux compilateurs pétris d'académisme,c'est d'avoir ignorer l'oeuvre de Théophile qui ne nous est certes pas parvenue,mais qui est avérée et pèse sur cette époque
de formation de la pensée chrétienne.


En effet,les trois livres à Autolycus ne sont pas une oeuvre adressée aux hommes du temps,mais une correspondance tournée vers un homme pris dans sa singularité de non-chrétien convaincu.


 


  Nos deux juges à charge,Puech et Bardy,aurait dû considérer qu'on ne pouvait pas être évêque d'Antioche à cette époque,sans un magistère intellectuel et spirituel , qui supère ses
contemporains.


Antioche,capitale de la Syrie antique,"superbe aigrette de l'Orient",berceau de culture et de grâce,se tient  au même rang que Rome et Alexandrie.Antioche n'a pas pu élire à sa tête un
évêque aux petits pieds,sa sainteté l'atteste.


Nous pouvons donc dire que les sieurs Puech et Bardy ont jugé Théophile sur piéces,sans tenir compte que son oeuvre perdue est maintes fois évoquée et reprise par Irénée de Lyon,le grand
théologien du temps.Qui plus est ,Théophile a écrit un traité "De l'histoire" et qu'à l'instar de Saint Augustin,il s'est engagé dans un enseignement,bien nécesaire en ces temps de fondation de
l'Eglise.


 CONCLUSION:


Nous pouvons réhabiliter Théophile d'Antioche , contre un jugement expéditif lancé par des spécialistes de la littérature  chrétienne du II° siècle,qui n'ont pas tenu compte des traces de
son oeuvre écrite auprés de ses contemporains et qui,surtout,l'ont avili sur une bribe de document qui n'est pas une oeuvre,mais un acte de correspondance.