St Jean d'été

Publié le par Albocicade

 

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A cette heure, le faubourg est bruyant, trop bruyant pour l'ermite.

Il est là, dans cette pièce sombre, à se demander pourquoi Dieu l'a envoyé ici, chez cet artisan. Parlons-en, de cet artisan ! Son échoppe regorge de peaux trempant dans des bacs à l'eau nauséeuse, de cuirs préparés, de sandales attendant le client…

Par la porte ouverte, il entend des jeunes gens – probablement des étudiants – qui s'interpellent, se hèlent, s'invitent à la prochaine bamboche qui aura lieu le soir même, un peu plus loin. Quelle misère ! Cette jeunesse qui oublie Dieu, qui n'y pense jamais, qui ne… Et l'ermite se souvient. A leur âge, il a tout plaqué, tout quitté : il a entendu la parole du Sauveur au jeune homme riche, mais lui n'a pas dit non, lui n'est pas reparti tout triste, et il avait suivi le Christ jusque dans le désert… Une vie à l'écart : il y a bien assez de troubles, de luttes contre soi-même sans en plus s'encombrer des tentations venant de l'extérieur…

Et ces femmes, juste là dehors, qui jacassent comme des pies et gaspillent leur temps en futilités… si seulement elles pouvaient aller babiller plus loin…

"Dis-moi, cordonnier, comment vis-tu pour Dieu ?"

Il n'en sait trop rien, le cordonnier… il vit simplement… ce qu'il gagne de trop, il le donne pour plus pauvre que lui…

Rien d'extraordinaire, n'est-ce pas ; rien en tous cas qui puisse rivaliser avec le renoncement de l'ermite. Sur ce point (et sur bien d'autres) le cordonnier et l'ermite sont d'accord.

Mais alors, pourquoi Dieu l'a-t-il envoyé ici ? D'autant que maintenant, c'est une douce bluette que l'on croit entendre dans la rue, à peine reconnaissable toutefois, beuglée qu'elle est par un ivrogne acharné.

"Non, vraiment, je ne vois pas ce que tu aurais à apprendre chez moi : toi qui es moine, tu mènes une vie pareille à celle des anges. Tandis que moi… oh, bien sûr, ma vie semble réglée, mais je sais que je suis un pécheur. Et tu vois, tous ces gens, dehors, je ne serais pas surpris qu'ils entrent avant moi en paradis… si j'y entre…"


http://nostredame.unblog.fr/files/2008/04/feu.jpg

 

Allez savoir pourquoi, je pensais à cette anecdote déjà ancienne (l'ermite en question étant tout de même St Antoine le Grand) l'autre soir, alors qu'une sono assez quelconque déversait des musiques enregistrées en face du stand merguez-frites, sur les hauts de mon village. C'était la fête de la St Jean, et la jeune cigale avait absolument tenu à y aller, tant pour retrouver des copines que pour voir l'allumage du feu, à la nuit tombée.

 

Bien sûr, devant ce brasier de palettes auquel n'est en fait associé ni le nom du Sauveur, ni celui du Précurseur, j'ai un peu la nostalgie du feu pascal qui se propage de cierge en cierge, illuminant la nuit… Mais, bon ; c'est une fête, et même si je me tiens là comme sur un quai de gare (et je ne raffole pas des quais de gare), ce n'est pas que j'y trouverais quelque chose à reprocher, mais plutôt que ces musiques qui, naguère, faisaient bouger mes pieds me laissent aujourd'hui de marbre : j'ai du vieillir (ou alors, ce sont aussi les musiques qui ont vieilli…)

 

Quant à savoir si Dieu aime la musique, c'est une hypothèse que Brassens ne repousse pas absolument… (mais Brassens est-il compté parmi les théologiens ?)


 

 

NB : A titre documentaire, je donne ici la traduction de l'apophtegme qui est à l'origine de ma petite réflexion d'un soir :

Saint Antoine priait dans sa cellule lorsqu'une voix lui vint : "Antoine, tu n'es pas encore parvenu à la mesure de ce corroyeur d'Alexandrie." Levé de bon matin, l'ancien partit à la recherche de cet homme, son bâton de palmier en main. Il alla à l'endroit en question et entra chez l'homme qui fut troublé en le voyant. Antoine lui demanda : "Dis-moi tes pratiques." L'autre répondit : "Je ne vois pas ce que j'ai fait de bien. Eh oui, le matin, au saut du lit, lorsque je me mets au travail, je me dis que toute la ville, du plus petit au plus grand, entrera dans le Royaume pour ce qu'elle a fait de bon ; mais moi j'hériterai du châtiment à cause de mes péchés, et le soir de nouveau, je répète la même chose." A ces mots l'abbé Antoine dit : "En vérité, comme un bon orfèvre qui demeure paisible chez lui, tu auras en héritage le Royaume. Et moi, qui suis sans discernement, j'ai beau vivre au désert, je ne t'ai pas dépassé."

(Nau 490)

Publié dans Vie quotidienne

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Iago 04/07/2011 07:53



Je ne suis pas spécialiste de ces choses, mais il me semble, chère Laurence, que midsommar doit plutôt désigner le solstice d'été plutôt que le milieu de cette même saison, car le milieu de l'été
situé le 24 juin me laisse interrogateur. Une courte recherche sur Google m'indique que les habitants de ces contrées lointaines se nourrissent principalement à cette occasion de harengs et
d'oignons, ce qui doit leur donner une haleine de phoque. Sans doute cela est-il nécessaire pour conserver à ces festivités la retenue convenant à des populations au sang chaud dans un pays froid
majoritairement adepte de la religion prétendument réformée (la R.P.R.,comme on disait avant l'œcuménisme).



Albocicade 30/06/2011 20:59






effectivement, je ne connaissais pas le "Midsommar"...



Laurence 30/06/2011 17:46



je ne me lancerai certainement pas dans un commentaire de l'apophtègme (que je ne connaissais pas d'ailleurs). Mais la mention des feux de la St Jean (cette tradition disparaît-elle en France?)
me fait penser à la fête de Midsommar (milieu d'été) que nous avons partagée avec des amis suédois la semaine dernière...étrange de voir ce mât vraiment en forme de croix, décoré de fleurs
et de branchages et autour duquel on danse et chante. En fait, l'origine de ce mât est encore débattue...origine préchrétienne certainement...axe de la terre, symbole phallique, signe de
fertilité ??? je me demande ce qu'inconsciemment il évoque dans l'esprit des gens.



Albocicade 28/06/2011 22:52



Merci, cher Iago : en rédigeant ce billet, il m'est arrivé de penser à vous, et je n'attendais rien de moins de votre part que ce commentaire à la fois pondéré et érudit. Toutefois, vous aurez
noté que ma petite réflexion ne pousse pas jusqu'à une conclusion, elle reste évanescente. Je ne reprends pas même la conclusion de l'apophtegme : durant cette soirée chargée en décibels, je
pensais simplement à cette histoire, sans plus.


Il est vrai, et nul ne le contestera à Evergenitos, que des moines sont bien avisés de prendre St Antoine comme modèle de vie monastique. Pour moi qui suis laïc, "séculier" comme on disait
autrefois, qui vis et travaille "dans la ville" (bon, dans le village) la pensée du "cordonnier" ne me semble pas dépourvue de pertinence. Bien sûr, elle ne doit pas être isolée ou prise comme un
absolu...


Bref, et en cela je ne peux que suivre Evergenitos :il y a lieu de "prendre bien garde à ne pas comprendre cette histoire de façon
simpliste et sans discernement, au risque d’en être blessé plutôt qu’édifié. Et il ne faudrait certes pas supposer que cette unique activité d’un homme vivant dans le monde en elle-même
n’implique aucun labeur..."



Iago 28/06/2011 17:34



Il est bon de rappeler à propos de cet apophtegme la mise en garde que Paul Evergetinos (Evergetinos, tome I, chap. 45, §1, n°83) met à sa suite.


"Prends bien garde, lecteur, de ne pas comprendre cette histoire de façon simpliste et sans discernement, et d’en être blessé plutôt
qu’édifié. Tu ne dois pas supposer que cette unique activité d’un homme vivant dans le monde, qui en elle-même n’implique aucun labeur, est préférable à la conduite totalement ascétique du
fondateur et coryphée des Pères, lui qui reçut sa récompense en proportion de son propre labeur, comme dit l’Apôtre, lui qui fut glorifié par Dieu plus que tous les Pères et fut introduit au lieu
même où Dieu réside, comme cela a été révélé à l’un des saints. Car si le cordonnier, à cause de cette seule pieuse pensée, devait être préféré au grand Antoine, colonne flamboyante illuminant
toute la terre, comme l’a dit de lui l’un des saints Pères, pour quelle raison ce cordonnier n’a-t-il pas, plus qu’Antoine, été proposé à tous comme un exemple à imiter et davantage encore comme
un modèle auquel nous devrions tous nous efforcer de nous conformer, puisqu’il serait prééminent et plus aisément imitable ? Et pourquoi, négligeant le cordonnier, les moines considèrent-ils la
vie de l’admirable Antoine comme un archétype, chacun d’entre eux intensifiant son ascèse pour tenter d’égaler celle du père des moines, alors même que rivaliser avec lui est si laborieux que
bien peu y réussissent complètement ? (Je pense même que personne n’y a réussi.)"