Nom de code : "Dieu-le-fit"

Publié le par Albocicade

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C'était pendant la guerre, la "deuxième guerre mondiale".

Il était bien jeune, mais déjà avait été obligé de fuir, de chercher refuge loin du danger. Pas parce qu'il était juif, non, mais parce que le moustachu hystérique d'outre-Rhin et ses sbires détestaient les juifs. (Enfin, spécifiquement les juifs, mais pas uniquement eux…).

Et il avait été accueilli dans une famille, à la campagne, comme ça, sans chichis.

Cela semblait simple, et pourtant – il le savait – c'était tout à fait risqué.

Un jour qu'il demandait à son hôte où il était, celui-ci lui répondit avec un bon sourire : "Ici ? Hé bien ici, on est à Dieu-le-fit".

Bien sûr, naïf qu'il était ! Ces gens-là prenaient déjà assez de risques… ils n'allaient pas lui dire où ils étaient… c'était bien le minimum de la prudence. Et puis, c'était une jolie trouvaille que ce "Dieu-le-fit", c'était une belle manière de lui dire "Que t'importe où tu es ? Tu es ici en sécurité, et c'est à Dieu que tu le dois…."

Le temps passa, et jusqu'à ce qu'il doive repartir, jamais plus il ne posa cette question.

Des années après la fin de la guerre, devenu adulte, il gardait en son cœur une douce nostalgie pour ce lieu inexistant où il avait pourtant trouvé asile, ce lieu introuvable puisqu'il en ignorait le nom et l'emplacement.

Et puis un jour, en passant sur une autoroute, il vit un panneau indiquant "Dieulefit".

Se pourrait-il que…

Dès qu'il le put, il téléphona, se renseigna et finit par retrouver la famille qui l'avait accueilli.

Ce n'était pas un nom de code… c'était encore mieux !

 

C'est là une des anecdotes qui furent évoquées lors de la visite du Grand Rabbin de France, ce dimanche, justement à Dieulefit.

Une visite riche de sens, riche en émotions aussi. Bien sûr, le Grand Rabbin Gilles Bernheim est trop jeune pour avoir connu cette période, mais pas son père qui – fugitif en 1943 – trouva, comme des centaines d'autres, refuge en ce lieu.

Ce fut l'occasion pour le Grand Rabbin de rappeler que si le pire est toujours possible (trois jours avant, il était à Toulouse, pour la commémoration des assassinats de l'école Ozar hatorah), il n'est pas inéluctable : c'est avant tout une question de choix ; choix personnel d'abord, choix collectif ensuite… comme les gens de ce village et des environs qui, alors que haine et violence devenaient la règle commune en Europe, agirent autrement.

 

Cette visite du Grand Rabbin de France, j'en ai été informé deux ou trois jours auparavant. Et comme le jour dit, je n'étais pas très loin, j'ai fait le déplacement : mine de rien, une visite comme ça, c'est juste exceptionnel.

 

Pour ceux qui n'étaient pas là, quelques documents.

D'abord l'annonce de sa venue (qui mérite d'être lue), sur le site du rabbinat, puis deux articles de journal (mais il y en a eu d'autres) : par exemple dans le Courrier Picard, ou dans le Dauphiné Libéré.

 

En marge de la visite

Tout en écoutant attentivement le rabbin, je songeais, moi l'orthodoxe anonyme,aux rejets passionnels qui ont opposé les diverses communautés.

Je pensais en particulier à cette anecdote que m'a raconté un ami orthodoxe, russe d'origine.

S'étant intéressé à la généalogie de sa famille, cet ami avait pu remonter assez haut dans ses origines, découvrant, par exemple qu'un aïeul, marin danois avait servi dans la marine de Louis XIV avant de se mettre au service de Pierre le Grand... Il a aussi découvert aussi que sous le règne du Tsar Alexis (début du XVIIème siècle) un aïeul était un juif de Biélorussie devenu chrétien. Lorsqu'il a raconté cela à une de ses cousines en Russie, celle-ci fut effarée : "Un ancêtre juif ? quelle honte... quelle horreur !" (Oui, il y a des gens comme ça…) Et mon ami n'a réussi à la rasséréner qu'en lui disant "Mais non, au contraire, réjouis-toi : la Mère de Dieu est une cousine..."


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