Chroniques de chantier

Publié le par Albocicade

 Octobre 2006 - Février 2007

Béton ! Me voilà à faire du béton. Au mètre cube, à la tonne ! Pas de brouette ou de bétonnière. Non : une "centrale à béton". Une bétonnière dans laquelle je peux tenir debout, lorsque je dois m'y introduire pour la nettoyer. Bon, je heurte un peu le haut avec mon casque, mais quand même ! 2 tonnes à la fois, elle sort, 1 mètre cube. 1,6 tonnes d'agrégats (c'est comme ça qu'ils appellent le mélange sable et cailloux), 330 Kg de ciment, de l'eau en proportion… Le sable, il est derrière. Tas énorme, approvisionné par des camions de 25 tonnes. Le ciment, dans un silo qui surplombe l'ensemble. 50 tonnes, il peut contenir.

Je programme mes quantités, et le sable monte pour être pesé dans une trémie, tandis que le ciment descend, dans le même but, vers une autre trémie. Quand tout est pesé, l'ordinateur envoie l'eau dans la centrale, puis le ciment, puis le sable. Vis sans fin, tapis… tout est automatisé. Enfin, quand la machine accepte de fonctionner. Quand les commandes ne se remettent pas à zéro, quand la vidange ne se fait pas intempestivement. La vidange ! Un espèce d'entonnoir (le "seau") est suspendu à la grue, amené devant la centrale. Placé, positionné au centimètre près. Un bouton à appuyer. La bétonnière change de sens de rotation, et déverse ses deux tonnes de béton dans le seau. Ca, c'est quand ça va bien. Parfois, rarement, il est vrai, elle fait cela toute seule, comme une grande. Sans se préoccuper de l'éventuelle absence du seau. Deux tonnes de béton qui se déversent avec entrain dans la fosse, et qu'il faudra alors pelleter, quand il aura commencé à prendre. A la main, bien sûr ! Parce que pour cela, rien n'est prévu, rien n'est automatisé… Et si je tarde trop à le sortir, c'est au marteau piqueur. C'est beau, le progrès. 

Le ciel est étonnant. Je l'avais oublié. Quatre ans que je ne l'avais pas vu, pas regardé. Trop d'heures à travailler enfermé, sous des lumières artificielles. Ici, pas de plafond (à part ceux que nous fabriquons), pas de lumières artificielles (d'ailleurs, ça manque un peu quand il faut chercher des outils dans les cabanes, avant le lever du jour). Non, un seul plafond, le ciel ;une seule lumière, le soleil. Je parle du ciel. Pas le ciel de Dieu, n'est-ce pas, pas celui peuplé d'anges… Et bien si, justement, le ciel de Dieu. Le ciel magnifique, splendeur dans la création. Les lumières du soleil levant, et celles du soleil couchant. (C'est l'avantage de travailler en hiver : on a droit au lever et au coucher du soleil dans la même journée de travail !) Les nuages qui passent, qui s'illuminent, qui refroidissent le sol. Oui, le ciel de Dieu, et les montagnes, aussi. Les montagnes, les arbres, la beauté de la planète, la beauté du créé. C'est moche le béton, surtout au milieu de toute cette beauté. Mais le béton, c'est nous qui le fabriquons. Ne reprochons pas à Dieu ce que nous faisons, tout de même. Et puis, ce béton, c'est pour construire un "Centre de Santé". Maladies des poumons, du cœur… convalescence. Je ne sais pas exactement. Mais c'est quelque chose comme ça. Alors, c'est un peu moins moche. C'est toujours mieux que des casernes ou des prisons, enfin, je pense. Et les anges ? Ben, oui, quoi, le ciel de Dieu, les anges de Dieu… Je ne les ai pas encore vu, ou alors, pas reconnu : il faut dire que je suis tellement peu physionomiste. 

Tout un petit monde grouille, sur le chantier. Des Français, bien sûr, mais aussi, des Polonais, des Turcs, des Portugais, des Algériens, et même des Serbes. Deux frères, les Serbes. Le petit mesure 1m98. C'est Boris. Son frère, c'est Vesco. Ils parlent un peu français. Surtout Boris. Ils sont coffreur. On parle un peu. Vesco me demande "Dimanche, tu fais quoi ?" Je répond : "Je vais à l'Eglise", et j'ajoute "orthodoxe". Il reprend "moi, orthodoxe, toi quoi ?". "Moi, orthodoxe". Je le sens perplexe, déconcerté. J'ajoute "Serbie, patriark Pavlé". Etonné, le Vesco. Au fin fond de la campagne française, sur un chantier, on lui parle de son patriarche ! Son frère est en France depuis plusieurs années, lui n'est là que depuis quelques mois. Il sait bien qu'il y a quelques églises orthodoxes en France, et même dans le coin, mais il n'y est jamais allé. Je lui parle de St Jean en Royans. "Oui, mon frère est allé une fois". Et d'Avignon, où, du fait de la multiplicité des origines, le Notre Père est dit en grec, en russe, en  macédonien, en roumain, et j'en passe, avant d'être chanté en français. Notre Père. Je parle un sabir franco-russo-polono-skonveut, il comprend vaguement. J'explicite : "Otché Nache". C'est mal prononcé, ce n'est pas du serbe, qu'importe. Il s'illumine, et commence à chanter, de sa voix de basse, les deux premières phrases du Notre Père, dans la mélodie liturgique. Cela dure quelques secondes, pas plus. Casque sur la tête, marteau à la main. Surréaliste. Quand je vous disais qu'on est sous le ciel de Dieu.

Il a fait un temps magnifique pendant des semaines. Sol sec, soleil, températures à peine automnales. Quand il n'y a pas de béton à faire, je nettoie le chantier, ou j'accroche des "prédalles" à la grue. On pose ces prédalles sur des poutrelles positionnées à la bonne hauteur par des étais. Dessus, on coulera du béton : ce sera le plafond de la pièce, le sol de l'étage au dessus. C'est lourd, les prédalles, mais elles sont prévues pour être accrochées. A la grue. Il y en a deux, sur le chantier. Donc deux grutiers. Un petit jeune, nerveux, vif, un tantinet maladroit, et puis Ali. Ali, une bonne trentaine d'années de métier, c'est de la finesse au bout des chaînes. Pour placer le seau précisément, amener les prédalles et les positionner, ou encore présenter les "banches", pour pouvoir "couler" des "voiles". Un travail d'orfèvre. C'est aussi un œil qui sait voir. Et quand il y a du matériel à déplacer, il vaut mieux le laisser choisir l'emplacement de dépose : du haut de sa grue, il surplombe tout le chantier. Mais il faut néanmoins être vigilant, c'est dangereux d'être en bas : les chaînes sont lourdes, les crochets pesants. Il suffit d'un instant d'inattention pour se faire assommer - ou du moins sonner - par une masse d'acier venue de nulle part : ne jamais quitter les crochets des yeux.

Des maçons. Il n'y a pas que ça sur le chantier, mais c'est avec eux que je travaille. Enfin, des maçons, à première vue. En regardant de plus près, il y a de quoi être étonné. Non, en fait, ça ne se voit pas, mais en discutant, on peut l'apprendre : pour beaucoup, maçon c'est une deuxième vie. L'un était serveur, tandis que l'autre était pâtissier. Un cuistot, deux anciens parachutistes… Des "vrais" maçons, aussi, qui ont fait l'école pour. Un mélange étrange, culturellement instable. En commun, ils ont un langage. Termes techniques, impénétrables au néophyte. Ah, oui, les "voiles" : ce sont les murs en béton. On dresse d'immenses coffrages en acier, les "banches", puis on "coule" le béton au milieu. Dès le lendemain, on peut enlever les banches : le voile est prêt. Mais, sorti du langage technique minimal, la disparité culturelle est immense. Comme la diversité des caractères. Ici, une grande gueule ayant un besoin quasi pathologique d'imposer son verbiage, là un discret qui fait son boulot tranquillement. Plus loin, un raciste viscéral, furieux d'avoir à bosser avec des arabes ou des polacks, ailleurs, un chef d'équipe attentif à ses gars. L'un, en montant un échafaudage, parle de placer les barres en "croix de saint André", "croix de saint Pierre" et "croix de saint Jean Mouche d'or", l'autre bouffe du curé tant qu'il peut, sauf le "curé des Loubards", bien sûr. On aura reconnu là le P. Guy Gilbert. Mais pour St Jean Mouche d'or, il m'a fallu un effort pour identifier St Jean Chrysostome… St Jean "Bouche d'Or" ! 

Finalement, il a fini par pleuvoir. On sort les bottes, les cirés, et on est trempé quand même. Il faut bancher, régler, couler. J'attend la commande, j'envoie le béton. Quatre "cubes" ici, deux et demi là. Des cubes de béton. En fait, des "mètres cubes", comme sait si bien en faire ma centrale. A l'avant dernier seau, il faut estimer au mieux la quantité nécessaire : pas la peine de faire un cube là où 400 litres suffisent. Le reste serait à jeter. Mais attention à ne pas prévoir trop juste non plus, refaire tourner la machine pour 100 litres de béton… bof. Et surtout, ajuster la quantité d'eau. Il pleut, je l'ai dit. Je n'ai pas précisé qu'il pleut aussi sur le sable. Qui par conséquent est gorgé d'eau. Pour un voile, je mets, par beau temps, environ 190 litres d'eau pour 1,6 tonne de sable. Mais quand l'eau est déjà dans le sable, comment faire ? Je modifie les réglages. Diminuer l'eau. J'essaie à 165 litres : de la soupe. J'hésite à descendre à 155 litres. De la soupe quand même. Ce jour là, il m'a fallu diminuer jusqu'à 140 litres. Et la centrale a failli se bloquer : pas assez d'eau pour mélanger le ciment avant d'envoyer le sable détrempé. Que l'on se rassure : un béton trop "mouillé" n'en sera pas moins solide pour autant. Juste, ça fait râler les maçons, parce que c'est moins pratique, parce que le seau fuit un peu, et qu'ils en prennent plein sur la tête quand la grue arrive à leur niveau. Et de toute façon, ils râlent parce qu'il pleut, et que faire les guignols sur des passerelles à 3,5 mètres du sol avec l'eau qui vous dévale dans le cou, c'est très modérément plaisant. D'en bas, je les regarde s'affairer. Le ciel est sombre, chargé. Et puis, instant rare, précieux, juste au dessus d'eux, une trouée dans les nuages. Du ciel bleu, magnifique. Ils ne le voient pas, penchés en avant, les yeux dans le coffrage. Ils ne savent pas qu'au dessus du ciel gris qui leur dégouline dessus, il y a le ciel bleu qui leur sourit. 

Vesco est parti. Il m'en avait parlé : six mois qu'il n'était pas rentré chez lui, qu'il n'avait vu ni sa femme, ni sa fille. J'en ai parlé à mes filles. A cinq et neuf ans, elles découvrent un aspect de l'émigration. Et puis, elles se sentent proche de Violetta. A huit ans, ne pas voir son papa pendant tant de mois, ce doit être difficile. Ca va être Noël, et je leur propose d'offrir quelque chose, pour Violetta. Leur papa pourra lui amener. Enthousiastes, elles montent dans leur chambre, cherchent, farfouillent et reviennent l'une avec une belle poupée, l'autre avec un petit livre illustré, contenant quelques mots en français. On emballe, ajoute un mot "je m'appelle comme ceci, j'ai tel age et je t'offre cela". Ce n'est pas neuf, pas en lambeau non plus. C'est surtout un morceau d'amitié transfrontalière sous papier cadeau. Je les donne à Vesco, avant son départ. Quelques jours plus tard, Boris m'aborde : "J'ai eu mon frère au téléphone : de tous les cadeaux qu'il a amené à Violetta, ce sont les paquets de tes filles qu'elle a le plus aimé !". 

Après la pluie, le froid. C'est venu d'un seul coup. Des bonnets se glissent sous les casques. Les flaques d'eau gèlent. Cela faisait des années que je n'avais pas vu de flaque d'eau gelée : c'est beau comme un souvenir d'enfant. Il n'y a pas que les flaques d'eau, pour geler. Les tuyaux aussi. Et puis, le sable. Et même la centrale. Tout est bloqué, collé par la glace. Il faut dégeler les tuyaux, casser le sable de surface, faire un feu sous la machine pour libérer les tapis. J'entend des "en Sibérie, ils font comme ceci", ou "au Canada, ils ont telle technique...". Mais nous sommes loin des températures sibériennes : à peine dix degrés au dessous de zéro. En s'organisant, on arrive à couler quelque voile qui feront leur prise plus lentement. Ce seront les meilleurs : "béton d'hiver, béton de fer". 

Noel, nouvel an. Le chantier est stoppé pour deux semaines. Cela devrait nous laisser le temps de récupérer. Et aussi aux dernières dalles de faire leur prise : au retour, tout sera presque prêt à être décoffré. Il faut 21 jours à une poule pour couver son œuf. C'est aussi le temps qu'il faut pour que le béton atteigne sa résistance optimale. Aucun rapport, direz-vous. C'est vrai, et alors ? En ce qui concerne le béton, cela signifie que si l'on peut décoffrer les voiles dès le lendemain, il vaut mieux attendre une semaine pour commencer à dégarnir l'étayage d'un plancher, et trois semaines pour le libérer complètement. 

Retour de vacances. Deux jours de beau temps, puis le gel. Un gel à rester chez soi. Il fait "moins beaucoup". Sur le chantier, naissent des scènes tirées d'une "Journée d'Ivan Denissovich" de Soljenitsyne. Engoncés dans cinq ou six pulls, les maçons attendent que le soleil soit presque haut pour couler le béton : plus tôt il se mettrait immédiatement à geler, plus tard, il n'aurait pas le temps de commencer sa prise avant la chute des températures du soir. Ici ou là, de vagues seaux en métal se transforment en improbables braseros dans lesquels sont brûlés au hasard chutes de bois, et morceaux de chevrons qui feront défaut, plus tard. Qu'importe "plus tard" ? Maintenant, il fait froid, et ces bois apportent, outre beaucoup de fumée, un peu de chaleur. Au vrai, c'est plus un réconfort moral, la possibilité de quitter les gants quelques secondes au dessus des maigres flammes, les réchauffer à la fumée.

Impossible de nettoyer correctement l'intérieur des bâtiments : les tas de gravats laissés à ramasser semblent de béton. Même la barre à mine ne les entame pas. Il faudra attendre le dégel pour qu'ils redeviennent "poussière", pour qu'un bête balais en vienne à bout. Un froid comme ça, il faut gérer son activité : trop peu, c'est le refroidissement. Trop, c'est la suée immédiate, suivie … du refroidissement.

Pas de neige ? Si, une matinée. Trois fois rien, pas même un centimètre. Mais un centimètre qui met plusieurs heures avant de se déposer définitivement. Le vent n'est pas d'accord. Pour dix flocons qui se posent, il en relève vingt, trente. Il nous les jette à la figure, essaye de nous les faire passer à travers le corps. Il entre par toutes les ouvertures du bâtiment, sort de même. Pas un recoin ne lui échappe plus de quelques secondes. La température descend en flèche. Une pensée obsédante, figée peut-être : tenir jusqu'à midi. Pas "survivre", non, on n'en est pas là, mais tenir. Faire quelque chose, travailler en espérant la montre, en lui suggérant de se hâter. Ou alors, arrêter le chantier, rentrer chez soi, revenir quand le temps sera redevenu normal… "Chef ! Intempérie ?" "Non, et d'ailleurs, quand tu avais tes chèvres, tu travaillais bien par ce temps là, non ?" "Ben, non, quand il faisait froid comme ça, on avait toujours quelque chose à faire à l'intérieur, une machine à réparer…" C'est bien la seule fois où, fugacement, je me suis demandé si je ne regrettais pas un peu la chaleur du fournil.

Dernier jour. Hier, j'ai été convoqué dans le "bureau", une bête cabane de chantier, pour me voir proposer un autre poste, plus durable, sur un autre site. A l'enthousiasme du premier instant succède une sorte de vague à l'âme. Qu'est-ce que je vais regretter le plus ? Les collègues ? Le lieu ? Le ciel ? En fait, je crois que c'est le ciel. Il est magnifique, aujourd'hui. Et, pour la première fois, je vois ce qui l'entoure : les montagnes. Oh, quand je dis des montagnes, des montagnettes, plutôt. Pas des collines, non, mais pas non plus l'Annapurna, ni même les Alpes. Mais elles sont là, nous entourent presque. Le regard s'y pose sans s'en apercevoir : elles sont belles. Pour le futur lieu, je ne sais pas. Un collègue me dit : "là bas, c'est l'usine ; tous les jours la même chose". J'en frissonne. Quand aux collègues, ça aura vraiment un plaisir de travailler avec la plupart d'entre eux… nous verrons bien. 

Publié dans Vie quotidienne

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