Le nègre

Publié le par Albocicade

Sans doute, l'époque prêtait à cela : ne pas entrer dans la routine, faire des choix personnels découvrir le monde, les gens...

Alors, délaissant la Linotype sur laquelle il n'avait guère l'occasion de rêver, il prit son sac, son violon et ses jambes. Cheveux au vent, il se laissa porter au gré des routes, des paysages, de la musique. Jeune parisien, il voyagea comme on le faisait beaucoup alors, en auto-stop.

De rencontres en surprises, de joies en déceptions, il engrangea dans sa mémoire des multitudes d'anecdotes, d'aventures.

Une surtout le frappa : lorsqu'un nègre  fut sur le point de se faire égorger en public, là où il se trouvait.

C'était en Suède. Il y a des régions, là-bas, où l'on peut faire 50 kilomètres sans voir une maison... un peu comme la Haute-Loire, mais en moins peuplé !

Et, ponctuant les routes principales, des Stations-Services, lieu d'approvisionnement, de rencontre. C'est là que de braves autochtones le prirent dans leur voiture. A vrai dire, à peine y était-il monté qu'il eu envie de redescendre : trop de relents de bière, trop de rires lourds et incontrôlés. Mais le conducteur avait déjà démarré en trombe, prenant un peu plus loin une route latérale pour arriver au bout de nombreux kilomètres de landes et forêts à une maison isolée devant laquelle quinze ou vingt gars buvaient pour compléter une ébriété bien avancée.

A peine étaient-ils tous sortis de la voiture qu'un grand blond baraqué se précipita sur un des arrivants et, le saisissant par derrière, lui plaqua une lame de couteau sous la gorge en hurlant quelque chose comme :

"Jag kommer att döda honom, den smutsiga negern !"

Le parisien avait beau ne pas comprendre le suédois, la situation était limpide : le grand type avait la ferme intention de tuer le "nègre" (parce que, dans n'importe quelle langue, on comprend le terme "nigueur"[1]). La situation était limpide, et glaçante.

Les copains du sicaire[2], entre deux gros rires, lui dirent des trucs comme

"Stoppa din skit, Dagmar !" ou encore "Men du är galen, vi har fortfarande problem med polisen ..."[3] avant de lui tomber dessus pour libérer le pauvre nègre, qui – par un réflexe incompréhensible – se précipita sur ses affaires et saisissant son violon et se mit à jouer des musiques du coin.

Un silence passa dans les cerveaux embrumés des "fêtards" aussi blonds qu'ivrognés : le nègre connaissait leurs musiques, leurs danses traditionnelles... Ils se mirent à taper des mains, taper du pied, tout en continuant à boire. De temps à autre, le balèze tendait la main, le poing en direction du violoniste en marmonnant des laideurs du genre "Det är den här smutsiga negroen som..."[4]

Puis, ivres morts, tous s'effondrèrent, les uns après les autres, en de nordiques ronflements.

Tous sauf le violoniste. Il remit le violon dans son étui, et – craignant que le fou furieux ne se lance à sa poursuite, partit à travers bois et landes jusqu'à arriver – enfin ! – à une route principale.

Et mon parisien ? Ben, c'est lui, le violoniste. Pourtant, de noir, il n'avait que les cheveux. Pour le reste, il est blanc, comme moi, comme d'autres. Pas noir, pas métis ; blanc. Avec les cheveux d'un noir de jais.

Mais pour l'excité aux cheveux filasse, c'était déjà trop. Trop de noir, trop de "pas assez blanc", un air sans doute trop "métèque, juif errant, pâtre grec". C'était assez en tous cas pour que ce jeune parisien devienne un "nègre", un "nègre" dont il aurait bien fallu débarrasser la terre. Un "nègre" qui connaissait la musique de son coin de Suède mieux que lui-même... et ça, c'était incompréhensible.

Ce que je trouve fascinant, dans cette histoire rigoureusement authentique, c'est à quel point elle montre par l'absurde que le racisme n'est pas dans la rencontre de l'autre, de l'étranger... mais bien intégralement dans la tête de celui qui en fait son fond de pensée.

Pour des raisons sans doutes variées, ce grand Suédois musclé et un tantinet hargneux détestait les "nègres". Alors, sans rien connaître du violoniste itinérant aux cheveux de jais, il avait décidé de le tuer. Parce que bon, "noir, c'est noir", non ?

Racisme, quand tu nous tiens ;

haine, quand tu nous guides...

 

Les indispensables notes :

[1] A vrai dire, c'est le seul mot qu'il ait vraiment identifié, d'où le titre (déplaisant) de ce billet, et l'emploi abusif du terme "nègre" dans ce billet : que nul ne m'en tienne rigueur.

[2] J'emploie le terme sicaire en son sens "d'homme au poignard"

[3] J'ai recomposé, un peu à l'ambiance, les phrases suédoises : "Je vais le tuer, ce sale nègre", puis "Arrête tes conneries, Dagmar" (il avait bien un prénom, mais lequel... j'ai pris Dagmar au hasard), et enfin "Mais tu es dingue, on va envcore avoir des ennuis avec la police !"

[4] "C'est ce sale nègre qui..." (Merci Google translate !)

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