Histoire de "porc".

Publié le par Albocicade

Je ne suis pas régulièrement les actualités, et encore moins les péripéties du monde du cinéma, mais j'ai entendu parler de ces sombres histoires – de la promotion canapé au harcèlement voire au viol caractérisé – autours de Harvey Weinstein. Et dans la foulée, j'ai aussi entendu la "libération de la parole" pour dénoncer tous azimuts sur le hashtag/balancetonporc. A vrai dire, je n'ai pas vraiment d'opinion sur la valeur de ces réseaux sociaux. Sans doute que de vraies victimes trouveront le courage d'aller porter plainte pour que d'authentiques violeurs/agresseurs soient confrontés au droit, à la justice.

Mais ce "déferlement" – comme si on découvrait quelque chose de nouveau – me laisse songeur. N'ai-je pas entendu à la radio que le gouvernement envisageait de retirer sa Légion d'Honneur [et d'ailleurs, pourquoi un cinéaste américain a-t-il une Légion d'Honneur ?] au cinéaste, alors qu'aucun procès n'a eu lieu ?

Bref, j'en étais là de mes réflexions, de mon malaise, quand dans ma boite mail, j'ai reçu un message du pasteur de la paroisse protestante de mon village.

Une réflexion qui porte un autre regard, décalé mais peut-être plus juste, que le brouhaha médiatique.

Bref, je vous livre sa prose, telle que :

 

Chasse à courre

        Je vais dire un malaise, et j'ai peur de n'être pas compris. Un producteur hollywoodien vient de tomber en quelques jours parce que des femmes, actrice, assistantes, ont eu le courage de dire comment il s'était comporté avec elles et avec d'autres. Elles ont eu raison. Je ne lui cherche ni des excuses ni des circonstances atténuantes, il n'en a pas. Il est riche, il était puissant, il était influent, il était entouré de courtisans. À cause de cela il se croyait tout permis, il était arrogant, il pensait jouir d'un droit à l'impunité. On a connu d'autres cas semblables, en France aussi. Et on a vu d'autres hommes riches, puissants, arrogants, se croyant tout permis, entourés de courtisans, se croyant intouchables, tomber en quelques jours et se retrouver seuls et pourchassés, des tyrans ceux-là, comme Saddam Hussein ou Kadhafi, qui sont morts filmés sous les cris de haine. Cela me fait penser à la chasse à courre, quand un animal, souvent un animal puissant et dominateur (cerf, sanglier) est poursuivi par une meute de chiens et par des cavaliers, jusqu'à ce qu'il soit cerné par la meute et "servi" (selon le terme technique) par le grand veneur.

        Voici mon malaise : cet homme méprisable, détestable, inexcusable, est mon prochain. On peut l'appeler ordure ou porc après l'avoir enrichi, flatté et décoré, c'est un être humain et c'est mon prochain. Mon malaise, c'est aussi que la puissance des médias et la force des images aujourd'hui, font qu'un homme est jugé, condamné, rejeté par l'opinion publique avant de passer en justice. Le procès est presque superflu. Il n'y a pas besoin d'être riche et puissant pour cela. Beaucoup de criminels dont la culpabilité est certaine, et même des gens dont la culpabilité est douteuse, sont dans ce cas. Mais cela peut se passer aussi au niveau d'un village. Dans les périodes troublées, une justice populaire et expéditive traque et "punit" cruellement des personnes dont on avait peur hier : vieilles femmes qu'on croyait sorcières, ou jeunes femmes trop jolies, aristocrates, "ennemis du peuple", collabo grand ou petit ou supposé, harki, ouvrier agricole étranger forcément coupable si un crime ou un méfait s'était produit... ou Noir qui avait regardé une femme blanche. Chaque fois que j'ai devant les yeux le spectacle d'une personne seule, célèbre ou non, cernée par les accusations et entourée par une colère et une haine qu'elle a peut-être méritées, et même si cette personne éveille mon dégoût et ma colère, je ne peux pas m'empêcher de penser : c'est quand même mon prochain. Et de me demander ce qu'elle ressent et ce que je ressentirais si j'étais à sa place, moi qui suis incité à ressentir ce que ressentent celles et ceux qui l'accusent, ses victimes peut-être (mais pas tous : combien d'accusateurs ont-ils été les adulateurs d'hier?).

        Je ne suis pas à sa place. Mais qui sait si en période troublée je ne pourrais pas m'y retrouver ? Pendant les révolutions (française, russe...) il suffisait d'être "d’Église" pour y avoir droit. Ou juste un peu plus aisé, instruit et modéré que les autres. Mais même si je peux me retrouver à une place semblable, je ne suis pas à sa place, je ne peux pas prendre sa place. Et voici qu'une des choses les plus scandaleuses de l’Évangile est de nous dire qu'un autre s'est retrouvé à cette place, Jésus de Nazareth. Pareillement entouré d'accusateurs, de gens en colère, de leur besoin de justice, de leur haine aussi. L'image est scandaleuse, je le sais, je n'y peux rien. J'avoue que j'ai un peu de peine, théologiquement, à penser et à dire qu'il est mort à notre place, mais si c'est le cas, il n'est pas mort que pour des "pécheurs honnêtes", pour des gens excusables ou aimables, mais aussi pour des gens abjects... Et ce sont les gens les plus abjects, les plus perdus, les plus avilis qui ont le plus besoin que le Christ soit mort pour eux. C'est une des choses les plus scandaleuses de l’Évangile : le Christ est venu incarner l'amour de Dieu pour les humains non malgré leur perdition, mais à cause de leur perdition, même pour les pires. Il n'est pas venu seulement pour les victimes des brutes et des profiteurs, mais aussi pour ceux-ci. En tout cas, lui l'innocent s'est retrouvé dans la situation de ceux, coupables ou non, qui sont seuls face à l'accusation, face à la colère et à la haine, justifiées ou non. Et je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il est à côté d'eux et donc qu'ils ne sont pas tout seuls, qu'il s'agisse d'une femme pakistanaise qu'on va lapider, d'un criminel sordide dans un box de tribunal ou d'un richard vulgaire qui est tombé de son piédestal. Il est à côté d'eux, il s'est fait leur prochain, comme il s'est fait mon prochain. Et il en fait mes prochains, pas seulement celles et ceux qui m'apitoient et dont je me sens spontanément solidaire, mais aussi ceux qui me dégoûtent.

 

Voila, c'était sa réflexion, et je l'en remercie.

Publié dans Vie quotidienne

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