Epitaphe

Publié le par Albocicade

Sa maman, Anna, était morte.
Aussi lui, Chrysanthos  (Χρύσανθος, mais dans ce milieu latin on disait Grisandus), prêtre à Palerme à la cour du roi normand Roger de Sicile, fit-il réaliser une épitaphe portant comme texte :
"+ le 20 août + mourut Anne, mère de Grisandus ; elle fut enterrée dans l'église Sainte-Marie l'année 1148, … et fut transportée dans cette chapelle que son fils a fait édifier pour le Seigneur et pour elle en 1149"
Et comme la région était multiculturelle, ainsi qu'en témoigne par exemple le "psautier trilingue" il entreprit de la faire rédiger dans la langue des principaux groupes linguistiques qui se côtoyaient dans l'entourage du prince et dans toute la société sicilienne du XIIe s. : en latin, bien sûr, de même qu'en grec, mais aussi en arabe (que ce soit pour les chrétiens arabophones ou les musulmans) et enfin, pour les juifs, en judéo-arabe.
Mais il ne se contenta pas de faire traduire cette épitaphe dans ces langues, il la fit adapter. Plus précisément, il adapta la date du décès de sa mère à la langue de l'épitaphe. Si le latin porte l'année 1149 selon le comput en usage alors en occident, le texte grec donne l'année 6658 du calendrier byzantin, tandis que le texte judéo-hébreu mentionne l'année 4909 et le texte arabe indique 543. Quatre calendriers pour une même date.
Pour autant, si l'on a pu parler de "syncrétisme culturel" dans le royaume normand, il ne s'agit nullement de confusion religieuse : la plaque l'affirme sans détours, "IC XC NIKA", "Jésus Christ est vainqueur" et le motif ornemental est une croix.
 
Finalement, c'est peut-être cela  à quoi nous devons tendre : vivre en chrétien dans une société "plurielle" sans rejeter l'autre ni se renier soi-même.
 
PS : Cinq ans plus tard Drogon, le père du prêtre Grisandus, mourrait lui aussi et fut enterré aux côtés de son épouse. Sa plaque funéraire a été conservée. Moins richement ornée que celle d'Anna, elle n'est rédigés "qu'en" trois langues : en grec, en latin et en arabe. Et comme la première, elle est sans ambiguïté.
 

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