Vide à combler

Publié le par Albocicade

Durant des années, j'ai cherché à authentifier une phrase entendue (et à laquelle je souscris pleinement)
"Il y a dans le coeur de l'homme un vide en forme de Dieu"
Hélas, si je l'ai souvent vu citée, généralement attribuée à Blaise Pascal, et parfois accompagnée de la précision que "même si l'on essaie de le remplir de mille choses, seul Dieu peut véritablement combler ce vide", jamais elle n'était munie de la référence.
De fait, puisque la citation n'est pas de Pascal, même si elle aurait pu. En fait, c'est un condensé d'un passage des "Pensées" dont le texte original est :
 
Que l’homme sans la foi ne peut connaître le vrai bien, ni la justice.
Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n’y vont pas, est ce même désir qui est dans tous les deux accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre.
Et cependant depuis un si grand nombre d’années jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent, princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, jeunes, forts, faibles, savants, ignorants, sains, malades de tous pays, de tous les temps, de tous âges, et de toutes conditions.
Une épreuve si longue si continuelle et si uniforme devrait bien nous convaincre de notre impuissance d’arriver au bien par nos efforts. Mais l’exemple nous instruit peu. Il n’est jamais si parfaitement semblable qu’il n’y ait quelque délicate différence et c’est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l’autre, et ainsi le présent ne nous satisfaisant jamais, l’expérience nous pipe, et de malheur en malheur nous mène jusqu’à la mort qui en est un comble éternel.
Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même.
Lui seul est son véritable bien. Et depuis qu’il l’a quitté c’est une chose étrange qu’il n’y a rien dans la nature qui n’ait été capable de lui en tenir la place, astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste. Et depuis qu’il a perdu le vrai bien tout également peut lui paraître tel jusqu’à sa destruction propre, quoique si contraire à Dieu, à la raison et à la nature tout ensemble.
Les uns le cherchent dans l’autorité, les autres dans les curiosités et dans les sciences, les autres dans les voluptés.
D’autres, qui en ont en effet plus approché ont considéré que il est nécessaire que ce bien universel que tous les hommes désirent ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul et qui étant partagées affligent plus leurs possesseurs par le manque de la partie qu’ils n’ont pas, qu’elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel que tous pussent le posséder à la fois sans diminution et sans envie, et que personne ne le pût perdre contre son gré, et leur raison est que ce désir étant naturel à l’homme puisqu’il est nécessairement dans tous et qu’il ne peut pas ne le pas avoir, ils en concluent...
 
Et ce long développement est, au fond, une reprise d'une phrase bien connue de St Augustin, au tout début de ses "Confessions", et que je cite dans la traduction de Buchon (1835)
"Un homme, dis-je, qui n'est qu'une si petite partie de vos créatures, ose entreprendre de vous louer. Et c'est vous-même, ô mon Dieu! qui lui inspirez cette pensée, et lui faites goûter un plaisir secret dans ces louanges qu'il vous donne, parce que vous nous avez créés pour vous, et que notre cœur est toujours agité de trouble et d'inquiétude jusqu'à ce qu'il trouve son repos en vous".
 

Publié dans Vie quotidienne

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