Grain d'encens

Publié le par Albocicade

Derrière l'iconostase, à l'abri des regards, je m'occupe de l'encensoir. Activité peu absorbante, j'en conviens, qui me laisse tout le loisir de suivre la liturgie. Activité exigeante, toutefois, puisqu'il convient que – au moment opportun – je présente au prêtre un encensoir exhalant ses volutes de prières.

Aussi le geste se fait technique : pas trop d'encens, sans quoi le prêtre se mettrait à tousser, voire à suffoquer, mais pas trop peu non plus. Pas trop tôt, sinon il n'y aura plus rien quand il faudra encenser, ni trop tard, sinon l'encens pas encore chaud ne fera rien. Et puis, tenir compte de la dureté de l'encens, de sa rapidité de chauffe... Bref, un geste que j'accomplis avec le bon sens du commis de cuisine qui prépare le feu pour que le Chef mitonne quelque excellente recette.

Sans plus.

Pourtant, dernièrement, en lisant un ouvrage* sur les persécutions contre les chrétiens dans l'empire romain, une image m'a saisi.

 

Je le vois, ce sénateur qui – tout en accomplissant scrupuleusement les devoirs de sa charge – omet systématiquement depuis quelques années de se présenter à la cérémonie annuelle au Capitole, pour n'avoir pas à placer son grain d'encens sur l'autel de la Victoire, sachant que cette absence peut le désigner comme chrétien et lui valoir la déchéance de son rang, de son titre, la confiscation de ses biens et l'exil.

Je la vois cette femme** qui au cours du procès qu'elle intentait contre son homme de confiance – un margoulin qui s'était approprié ses biens – se fit piéger par le fâcheux qui exigea qu'elle sacrifie aux dieux, faute de quoi, se désignant comme chrétienne elle n'avait aucune légitimité à se pourvoir en justice, aux termes d'une loi récente. Devant l'autel portatif amené séance tenante, elle refusa de laisser tomber l'encens sur la braise, perdant son procès... et peu après, sa vie.

Je les vois, ces chrétiens innombrables, convoqués – comme l'ensemble de la population – pour venir faire fumer l'encens en gage de loyauté à l'Empire et à ses dieux...

- Il y a ceux qui, par panique, calcul ou lâcheté prennent un grain à la pincette et le placent sur la braise avant de recevoir leur certificat de paganisme, quittes à aller mouiller les pieds de l'évêque de leurs larmes lorsque la tempête sera passée, pour obtenir d'être réintégrés dans l'Eglise.

- Il y a ceux qui, débrouillards, obtiennent de leur voisin païen que celui-ci se présente à leur place devant l'autel en se faisant passer pour eux et reçoivent le précieux certificat en leur nom : l'astuce idéale.***

- Il y a les héroïques qui, devant le magistrat local confessèrent leur foi au Christ, sachant qu'ils seraient – au choix – envoyés aux mines, torturés, tués...

- Il y a enfin ceux qui, ne voulant ni tricher, ni offrir l'encens aux démons, ni mourir, prirent le maquis. Certain y restèrent plusieurs décennies dans la clandestinité la plus totale.****

Oui.

Placer l'encens sur la braise n'est pas un geste anodin, en voir la fumée s'élever en l'honneur du Christ – et non pour les idoles – est un privilège que les martyrs de l'époque nous ont légué.

Je crois que la prochaine fois, j'y serais plus attentif. 

 

Notes :

* Je reviendrais bientôt sur ce livre, un petit bijou.

** Il s'agit de Ste Julitte.

*** Astuce qui ne fut guère appréciée par les évêques !

**** Quelques apophtegmes des Pères du désert montre des ermites tombant nez-à-nez avec certains de ces chrétiens de la clandestinité, plusieurs années après la fin des persécutions.

Publié dans Côté iconostase

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Laurence 16/02/2016 16:20

Merci pour ce billet! Aurais-tu plus d'infos au sujet de ces chrétiens de la clandestinité? des pistes de lecture?

Albocicade 16/02/2016 17:46

Comme ça, au débotté, non. Je sais qu'ils apparaissent dans l'histoire du monachisme comme des sorte de précurseurs involontaires et que j'en ai croisé (rarement) au gré des apophtegmes grecs.... il faudrait que je me lance dans une recherche... Au vrai, je pense que la plupart réapparaissaient dans la vie sociale lorsque l'orage de la persécution s’apaisait.