Rétrospective

Publié le par Albocicade

 

L'œcuménisme, et son corollaire inévitable (et peut-être même nécessaire) - l'anti-œcuménisme - est à la mode. Mais ce n'est pas une "nouveauté".

Un moment marquant aura été la rencontre - en 1964 - du Patriarche Athénagoras avec le Pape Paul VI.

Une rencontre qui ne fit - bien évidemment - pas l'unanimité. Si nombre de catholiques et d'orthodoxes virent dans ce moment l'espérance d'une réconciliation plénière et équilibrée, d'autres - au contraire - le vécurent comme une trahison. Et certaines réactions ne furent pas tendre à l'égard du Patriarche.

Si toutes - ou presque- méritent d'être entendues (étant l'expression d'un désarroi véritable et d'un désir sincère de fidélité à la foi), une lettre en particulier - par son ton modéré - me semble digne d'intérêt.

C'est celle qu'un moine de l'Athos, le P. Païssios, écrivit en 1969. Bien sûr, sa position sur l'œcuménisme n'est pas la mienne; cependant, la modération de son ton, l'amour qui en émane me le rendent cher, et me rappellent une chose : il ne sert à rien d'avoir raison (si tant est que l'on ait raison) si ce faisant on blesse son frère, sa sœur.

C'est sur le blog de Maxime (qui par ailleurs raconte par le menu le cheminement qui l'a mené d'un athéisme sans complexe à l'Eglise orthodoxe), que j'ai trouvé cette lettre. Je la reprends in extenso pour plus de lisibilité...

 

La Sainte Montagne
Le 23 janvier 1969

Révérend Père Haralambos

Considérant la grande agitation qui a lieu dans notre Eglise à cause des différents groupes qui oeuvrent pour l'union [des églises] ainsi que les échanges entre le Patriarche Œcuménique et le Pape, je suis profondément attristé en tant qu'enfant de l'Eglise. Aussi j'ai pensé qu'il serait bon qu'en plus de mes prières j'écrive ces quelques mots qui viennent au pauvre moine que je suis afin qu'ils servent à recoudre les différentes parties du vêtement de notre Mère [l'Eglise]. Je sais que vous ferez preuve d'amour et que vous allez les partager avec vos amis religieux. Merci.

Tout d'abord je demande pardon à chacun pour l'audace que je fais en écrivant ces mots car je ne suis ni un saint ni un théologien. Je souhaite que chacun comprenne que ce que j'écris est l'expression de ma profonde tristesse qui résulte de l'attitude infortunée montrant un amour pour le monde de la part de notre père le Patriarche Athénagoras.

Il semble qu'il aime une autre femme moderne qui s'appelle l'église du pape, parce que notre Mère Orthodoxe ne l'impressionne plus du tout car Elle est tellement modeste.
Cet amour de la part de Constantinople provoque de grandes impressions parmi les orthodoxes de nos jours, qui vivent dans un environnement où l'amour est dénué de sens et qui sont éparpillés dans des villes partout dans notre monde. De plus cet amour est conforme à l'esprit de notre temps : la famille perdra sa signification divine avec cette sorte d'amour dont le but est la désintégration et non l'union.

C'est avec un tel amour mondain que notre Patriarche nous prend vers Rome. Pourtant il devrait nous aimer en premier, nous ses enfants, ainsi que notre Mère l'Eglise ; hélas il a envoyé son amour très loin. Le résultat, il est vrai, fait plaisir à ses enfants séculiers qui aiment le monde (qui ont cet amour mondain) mais il nous a complètement scandalisés à nous qui sommes les enfants de l'Orthodoxie, jeunes ou vieux, et qui avons la crainte de Dieu.

Je dois avouer avec une grande tristesse que parmi tous les unionistes [oecuménistes] que j'ai rencontrés, je n'ai jamais vu un seul qui avait une goutte de spiritualité. Cependant ils savent parler d'amour et d'union alors qu'ils ne sont pas eux-mêmes unis à Dieu car ils ne L'ont pas aimé.

C'est avec tendresse que je supplie tous les frères unionistes : puisque l'union des églises est une affaire spirituelle et que nous avons besoin d'un amour spirituel, laissons cette question à ceux qui ont un très grand amour de Dieu et qui sont de véritables théologiens comme les Pères de l'Eglise, qui ne sont pas des légalistes mais qui continuent à se consumer en service pour l'Eglise (au lieu d'acheter de grands cierges) et qui sont allumés par le feu de Dieu au lieu de l'être par le briquet du sacristain...

Nous devons reconnaître qu'il n' y a pas que des lois naturelles mais qu'il y a également des lois spirituelles. Par conséquent la colère à venir de Dieu ne pourra être évitée par une réunion de pécheurs (et alors nous recevrons une colère double) mais par la repentance et l'adhésion aux commandements de Dieu.

C'est pourquoi nous devrions savoir que notre Eglise Orthodoxe n'a même pas un seul défaut. Les insuffisances apparentes proviennent du fait que nous n'avons pas suffisamment d'hiérarques et de pasteurs ayant une solide base patristique. « Les élus sont peu nombreux ». Cela ne doit pas nous troubler. L'Eglise est l'Eglise du Christ et Il la dirige. L'Eglise n'est pas un bâtiment de pierres, de sable et de ciment qui peut être détruit mais l'Eglise est le Christ Lui-même. « Et tout homme qui tombera sur cette pierre sera brisé ; celui sur qui elle tombera elle les pulvérisera » (Mathieu, 21 :44-45).

Lorsqu'il le faudra, Notre Seigneur suscitera un Marc d'Ephèse ou un Grégoire Palamas, pour rassembler nos frères scandalisés, confesser la foi Orthodoxe, renforcer la Tradition et combler de joie notre Mère l'Eglise.

Dans le passé, de nombreux fidèles, moines ou laïcs, se sont détachés de l'Eglise à cause des unionistes. A mon avis chaque fois que des gens se séparent de l'Eglise à cause des fautes du Patriarche ils ne font pas bien du tout. C'est du dedans, tout près de notre Mère l'Eglise, qu'il est du devoir et de l'obligation de chaque membre de lutter à sa façon. Cesser de commémorer le Patriarche, se séparer et créer sa propre église et de continuer à parler de façon blessante du Patriarche dénote un manque de sens.

Si pour cette (ou une autre) déviation du Patriarche nous nous séparons de l'église et que nous fassions nos propres églises - que Dieu nous en préserve- nous dépasserons les Protestants ! Il est plus facile de se séparer que de se réunir à nouveau.

Malheureusement nous avons beaucoup « d'églises » créées par des groupes importants ou même par une seule personne. Il se peut que chacun fasse son église dans son skite (je parle de choses qui arrivent dans la Sainte Montagne) et se figure ainsi qu'il a crée son église indépendante.

Si les unionistes [oecuménistes] donnent à l'église sa première blessure, les groupes que je viens de mentionner lui donnent la seconde.

Prions afin que Dieu nous éclaire, y compris le Patriarche Athénagoras, afin que l'union entre ces « églises » se fasse en premier, que la tranquillité revienne parmi les fidèles qui ont été scandalisés, que la paix et l'amour fraternel règnent entre tous les membres des Eglises Orthodoxes ; ensuite nous penserons à l'union avec les autres « confessions » si et seulement si elles désirent sincèrement embrasser la foi Orthodoxe.

Je dois ajouter qu'il y a un troisième groupe dans notre Église. Il s'agit des frères qui sont Ses enfants fidèles mais qui n'ont pas d'entente spirituelle entre eux. Ils passent leur temps à se critiquer les uns les autres et ce n'est pas pour le bon combat. Ils se surveillent les uns les autres [au lieu de se surveiller soi-même] et font des critiques violentes à ce que les uns ou les autres disent ou écrivent...

Beaucoup de mal en résulte car ils se font mutuellement tort. Cela sème l'incroyance dans le cœur des faibles car le comportement de ces personnes les scandalise.

Malheureusement parmi nous il y en a qui font des réclamations insensées envers d'autres. Nous voulons qu'ils conforment leur caractère spirituel au notre. En d'autres termes, si quelqu'un n'est pas en harmonie avec notre caractère, ou bien s'il est un peu doux avec nous, ou même s'il est un peu tranchant, nous concluons immédiatement qu'il n'est pas une personne spirituelle. Or nous sommes tous nécessaires dans l'Église: tous les Pères, les doux comme les austères ont offert leur service à l'Église. C'est comme les herbes, elles peuvent être douces ou amères et dans tous les cas elles font du bien à notre corps. Il en est de même pour le Corps de l'Eglise. Tous sont nécessaires. Chacun complète la caractère spirituel de l'autre et tous nous sommes liés entre nous afin de supporter non seulement nos différences de caractères mais également nos faiblesses humaines.

A nouveau je vous demande pardon d'avoir écrit avec audace. Je ne suis qu'un pauvre moine et mon travail est de lutter à la mesure de mes moyens afin de me libérer du vieil homme et d'aider les autres dans l'Église avec l'aide de Dieu par la prière.

C'est parce que ces nouvelles qui fendent le cœur concernant notre Sainte Orthodoxie sont parvenues à mon ermitage m'ont grandement attristé que j'ai écrit ce que je ressens.

Prions afin que Dieu nous accorde Sa grâce et que chacun puisse contribuer à sa façon à la gloire de notre Église.


Avec mes respects pour tous.
Le moine Païsios.


Traduit de l'anglais par Tanios à partir de la revue « Orthodox Heritage » Vol. 06 Mai-Juin 2008.

J'ai apporté deux légères modifications à sa traduction

* "qui continuent à se consumer en service pour l'Eglise (au lieu d'acheter de grands cierges)" au lieu de "qui continuent à se donner en service pour l'Eglise (au lieu d'acheter de grands cierges)"

* "Ils se surveillent les uns les autres [au lieu de se surveiller soi-même]" à la place de "Ils se surveillent mutuellement [au lieu de se surveiller]"

 

Publié dans Cigale en prière

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