Les quenottes

Publié le par Albocicade

Faisant le tri dans mes documents, je retombe sur un échange d'il y a… longtemps.

Un correspondant m'avait envoyé un mail contenant diverses questions, réflexions et interrogations.

A un moment, exprimant son désarroi sur la foi, il écrit :

"quelques fois je me dis: et si tout ça était faux ?

Mais il faut que ce soit vrai…"

Permettez-moi – alors que nous sommes dans le Triode, et que par conséquent nous cheminons vers la Lumineuse Nuit de Pâque – de vous partager la réponse que je lui fis alors :

Peut-être ne serez-vous guère surpris de me trouver une fois encore en désaccord avec vous. Ou, plutôt, en désaccord avec deux expressions dans cette phrase. D'une part "tout ça", et d'autre part "il faut".

 

Qu'est-ce que "tout ça" ? Est-ce la façon dont vous envisagez la foi ? Je le crains.

Je le crains pour une raison simple : la foi n'est pas un "package", un "tout-en-un". Au cours des ans, ma compréhension de Dieu, des textes bibliques  ou de la Tradition des saints Pères,  comme aussi mon approche des réalités sociales a beaucoup évolué. Certains points, que je tenais pour incontournables, ont perdu de leur pertinence, tandis que d'autres en gagnaient. Certaines certitudes ont été pulvérisées, et sur le moment j'en ai été ébranlé dans ma foi. Cependant, ces convictions - un peu "primaires" en ce qui me concerne - m'ont été utiles dans les premières années de mon cheminement avec le Seigneur. Un moment est venu où, comme des dents de lait, elle ont du céder la place à des approches plus solides, durables.

Cependant, pour conserver mon analogie dentaire, la mâchoire où ces dents de lait étaient implantées n'a pas disparue. Elle s'est même élargie, fortifiée, pour accueillir non seulement les dents définitives de remplacement, mais encore d'autres dents, qui n'ont pas eu de prédécesseurs, comme les molaires, et même plus tard, celles qu'on appelle "dents de sagesse".

Or, cette "mâchoire", c'est la résurrection du Christ. Notre foi repose sur un événement qui nous est connu par le témoignage des apôtres, qui avait été annoncé par la voix des prophètes.

Cependant, notre foi, notre vie, notre lecture du monde, notre action dans ce monde ne se limite pas à la résurrection du Sauveur. Il y a toute la part de notre arrière-plan culturel, familial, de nos craintes, de nos aspirations, de nos pulsions aussi qui font que, face à ce même événement de la Résurrection du Christ, nous ne réagissons pas tous identiquement. Il en va de même pour notre exégèse, notre implication au sein de la société. Certes, tout ceci est en lien avec notre foi, et nous serions tentés de l'identifier avec notre foi. C'est le risque du "tout ça" : se cramponner de manière désespérée à des "dents de lait", qui certes ont eu leur usage (Dieu a eu une riche idée en faisant pousser des petites quenottes avant les dents d'adultes), mais qui doivent laisser la place à d'autres dents. Toutes les "premières dents" ne sont pas appelées à tomber (par exemple les molaires) et toutes celles qui doivent céder la place ne le font pas en même temps. Alors, oui, dans votre "tout ça", il y a inévitablement des approches erronées, des choix qui furent valables pour vous, mais qui ne le seront bientôt plus, des prises de positions stupides : si cela n'était, vous ne seriez pas humain.

 

C'est là que le "il faut que ce soit vrai" rend un son étrange.

Non, franchement, il ne "faut" pas que ce soit vrai. Il faut, par contre, que nous tentions "de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre pensée" de nous approcher du Vrai, de vivre de son amour. Et le Vrai, c'est le Christ lui-même (Jn 14.6). Au delà des bavardages aussi ineptes que prétendument savants de certains théologiens, le Christ est vraiment ressuscité. C'est le cœur de la foi des apôtres, leur raison de vivre, et aussi de mourir. C'est aussi le cœur de la foi de l'Eglise. Pour ce qui concerne la Résurrection, il ne "faut" pas que ce soit vrai (une telle formulation aurait fait bondir le saint apôtre Paul) : c'est un fait, c'est vrai. Nous ne sommes pas là dans la spéculation, la philosophie, ni même la théologie : nous sommes face à un fait. Un fait constaté par des personnes réelles, qui n'ont caché ni leur incrédulité, ni leur surprise, mais qui, convaincues par les faits, n'ont pas ensuite ménagé leur peine pour en rendre compte. Notre compréhension du fait lui-même, et par suite notre interprétation, est limité, faillible, mais la réalité demeure.

 

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