Ceux du dehors

Publié le par Albocicade

 

" οἱ ἔξω", "ceux de dehors"… C'est une expression qu'emploie l'Apôtre Paul dans certaines de ses lettres[1], pour désigner les "non-chrétiens", à ceux qui sont "en dehors" de l'Eglise.

Dans son contexte, il pense aussi bien aux juifs qu'aux païens.

St Jean Damascène[2], puis Théodore Abu Qurrah[3] désigneront par cette expression aussi les musulmans.

Ce que Paul écrit à propos de "ceux de dehors" tient en peu de mots, et reste d'actualité : nous avons à nous conduire honnêtement et avec sagesse envers eux, et n'avons pas à porter de jugement à leur propos.

 

Et pour les questions relatives à la foi ?

Il va de soi que, selon les situations, nous avons à leur présenter l'Evangile, ou nous défendre avec douceur s'ils nous demandent compte de notre foi.[4] Et les chrétiens – qui s'affirment dans la continuité et l'accomplissement du judaïsme – publient, lisent et commentent l'Ancien et le Nouveau Testament.

 

Mais il reste vrai que, jusque récemment, "ceux du Dehors" faisaient peu de cas des écrits du Nouveau Testament.

Les juifs, ne se sentant pas concernés par l'aventure chrétienne, publient, lisent et commentent le Tanakh, c'est-à-dire le Torah, les Neviim et les Ketoubim, ce qui correspond à l'Ancien Protestants, et lui seul… ce qui est somme toute assez logique.

De leur côté, tout en proclamant que le message de Mahomet est la "confirmation"[5] des messages d'Abraham, Moïse, David et Jésus, les musulmans ne lisent ni l'Ancien Testament (Taurat et Zabour) ni le Nouveau (Injil), mais uniquement le Coran, ignorant superbement les Ecritures révélées auparavant.

 

Or, récemment, en 2011 parut le "Jewish Annotated New Testament", un commentaire complet du NT réalisé par des juifs. Après tout, Jésus était juif, comme aussi tous les apôtres, et le contexte dans lequel ils vivaient (la période du "Second Temple") est aussi une période de l'histoire du judaïsme. Et il est vrai qu'il y a une manière de lire les Evangiles qui fait singulièrement l'impasse sur le contexte juif dans lequel vivait Jésus le Christ… ou, pour le dire mieux, Yéshoua' le Messie. Reconnaissons que le terrain avait en quelque sorte été déblayé par la traduction de Chouraqui (quoi que l'on puisse penser de ses qualités littéraires).

 

Au niveau de l'islam, par contre, la chose – qui aurait pu sembler naturelle (les chrétiens ne commentent-ils pas l'Ancien Testament depuis les origines) – n'avait pas encore été tentée. Oh, je ne dis pas que les musulmans ne récupèrent pas des textes de l'Ancien ou du Nouveau Testament pour les appliquer à Mahomet : la polémique anti-chrétienne regorge de ces tentatives aussi culottées que peu convaincantes.

Mais un commentaire de la Bible, non, nul n'y avait songé.

C'est donc une grande nouveauté que le commentaire intitulé "The New Testament in Muslim Eyes: Paul’s Letter to the Galatians".

Je n'ai, pour le moment, eu accès qu'à une recension de ce commentaire, mais c'est sans surprise que j'y ai lu que dans son commentaire l'auteur[6] y aborde les grands thèmes de l'Epître – la Loi, le péché, la nature humaine, le salut, la descendance d'Abraham… non pour entrer dans la pensée de l'Apôtre – qui selon l'auteur s'est trompé en bien des choses –  mais du point de vue de l'islam sunnite. En fait, ce n'est pas un commentaire de l'Epître, mais plutôt un traité polémique (ce que revendique d'ailleurs l'auteur) qui prend prétexte du texte de l'Apôtre pour étaler tous les poncifs des controverses anti-chrétiennes courantes en islam : l'Evangile aurait été falsifié ; Jésus – dont on ne saurait à peu près rien de certain contrairement à Mahomet – n'a pas été crucifié (et par conséquent n'est pas ressuscité), et n'est certainement pas le Sauveur divin – ce que l'auteur considère comme une "mythologie blasphématoire".

Au final, le lecteur risque d'en apprendre plus sur l'islam en lisant ce "commentaire" de l'Epître aux Galates, que sur le salut en Jésus Christ, qui est pourtant le cœur de cette Lettre !

Au final, ce qui pourrait sembler une démarche inédite s'inscrit dans l'interminable liste des controverses contre la foi des chrétiens.

Ce qui est nouveau, c'est que c'est dans le cadre d'une université européenne, dans un milieu historiquement chrétien – le "Oxford Centre for Muslim–Christian Studies" – que ce texte de propagande qui proclame la supériorité de l'islam sur le christianisme a vu le jour.

 

NB : l'image en illustration montre la fin de 2 Corinthiens, et le début de l'Epître de St Paul au Galates, dans le "Codex Sinaiticus".

 

Notes : 

[1] 1 Corinthiens 5:12-13 ; Colossiens 4:5 ; 1 Thessaloniciens 4:12

[2] Dans ses "discours pour la défense des icônes"

[3] Voir le recueil d'anecdotes en arabe "contre ceux du Dehors"

[4] Romains 10.13-14 et 1 Pierre 3.15-16 me semblent idoines.

[5] Voir dans le Coran, Sourate 2: 87-89 ; 3: 3-4 ;  4: 136 ; 10: 37 ; 10: 94...

[6] Ayant pu jeter un œil à d'autres textes de Shabbir Akhtar, cela correspond bien à sa manière de travailler.

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Albocicade 24/02/2019 22:42

Notons que l'expression se trouve aussi dans les Evangiles, pour désigner ceux qui ne comprennent pas l'enseignement de Jésus : "Il leur dit: C'est à vous qu'a été donné le mystère du royaume de Dieu; mais pour ceux qui sont dehors tout se passe en paraboles" (Mc 4.11)