Gilles et John

Publié le par Albocicade

 

C'était il y a plus de vingt ans , lors d'une rencontre des intervenants de la Banque Alimentaire de Région Parisienne (on l'appelait la BAPIF). Le monde du social était en émoi : le gouvernement de l'époque avait annoncé un violent coup de rabot sur les budgets de l'Action Sociale en France. Cela allait mettre en péril nombre d'associations travaillant (avec force bénévoles !) parmi les plus pauvres. Et surtout, précariser encore plus ceux qui, péniblement, espéraient s'extraire de leur misère.

Bref, les esprits étaient incertains : fallait-il aller dans les rues, manifester, clamer le désarroi des miséreux, se faire la voix des sans voix ? Certains exaltés pensaient que "oui", d'autres, défaitistes opinaient pour l'inverse.

Mais, ce n'était le thème du jour, et diverses conférences nous attendaient.

Un des intervenants surtout m'a marqué : costume strict, il dénotait parmi la foule bigarrée et populaire que composait la majorité des participants. Il prit la parole... et j'eus le sentiment déplaisant de me heurter à un langage hermétique. Déplaisant et admiratif à la fois. Il parlait comme on le fait dans les cabinets ministériels, mais ce qu'il disait rejoignait les préoccupations du "terrain".

Cet homme, René Lenoir, était un haut-fonctionnaire, qui avait les codes, le langage des milieux dirigeants. C'était aussi un homme qui s'était – dès 1974 – posé la question de l'exclusion sociale en un ouvrage qui avait fait date.

Il nous expliqua qu'il devait, le lendemain, rencontrer le ministre à propos de la baisse de financements annoncée.

Dans la semaine, nous apprîmes que non seulement le coup de rabot n'aurait pas lieu, mais que les lignes budgétaires seraient renforcées. M. Lenoir avait obtenu plus en une ou deux heures de discussion avec les personnes ad-hoc que nous n'aurions pu espérer en bloquant la Capitale par des cortèges de manifestants.

 

Quand je vois les "Gilets Jaunes", je ne peux m'empêcher de penser que leur grogne est vouée à l'échec : ils alignent revendications sur revendications, sans tri, sans hiérarchie des priorité, sans proposition audible. Juste, ils sont en colère, et ils le disent, le crient, le clament. Et pour se faire remarquer, bloquent.

Bloquent les braves clampins qui ont éventuellement quelque chose à faire sur les route.

L'autre dimanche, nous voulions aller à l'Eglise. Ce n'est pas vraiment à côté... mais il nous a fallu renoncer au bout d'une trentaine de kilomètres : de braves gens – qui veulent notre bien, n'en doutons pas – bloquaient la route.

Dans la semaine, il m'a fallu reprendre la route : un rendez-vous médical à l'Hôpital où la blessée a passé quelques mois. Là encore, de braves "Gilets Jaunes" filtrent l'accès à l'autoroute. Il faut donc subir ¾ d'heure de blocage pour franchir ces deux kilomètres qui mènent au péage. Par chance, j'avais amplement anticipé.

Par contre, ce dimanche, je n'ai même pas tenté de retourner à l'Eglise. Pas envie de partir trois heures plus tôt, juste au cas où il y aurait plusieurs blocages, juste au cas où la sortie de l'autoroute serait fermée, juste au cas où...

Il leur manque de la structure, à ces "Gilets Jaunes", de la méthode... et surtout un "porte-parole" du niveau de Lenoir, quelqu'un capable d'être entendu.

Et, pour compenser, ils bloquent.

 

Publié dans Vie quotidienne

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