Le Christ au glaive

Publié le par Albocicade

 
Il n'est pas courant de voir le Christ avec une épée. L'archange Michel, oui, bien sûr ; St Martin, et les autres "saints militaires", cela va de soi, en souvenir de leur premier "métier". Mais le Christ...
Pourtant, je ne l'ai pas inventée cette fresque, que l'on peut voir dans le monastère de Visoki Dečani, au Kosovo, entre les villes de Peć et de Gjakovë.
En fait... au début, je ne l'ai pas vue ; je l'ai lue.
Dans un roman de V. Volkoff : "L'enlèvement"[1].
Vladimir Knezevitch, dit "le Roi de la montagne", président d'un tout petit état des Balkans, le Montérosso (sorte de Monténégro) fait visiter à un "invité" français l'église de sa "capitale".
 
Le président indique à son hôte[2] : "Vous êtes au point précis que je préfère dans cette église. Regardez : sur le mur de l'abside, sur l'arcade et ce pilier, d'un seul regard, on voit trois Christs. Au fond, le Pantocrator, le créateur. Sur cette arcade, le Rédempteur qui bénit. Et sur ce pilier, celui que j'aime le mieux, le Christ au glaive".
Il montrait une fresque à moitié effacée, à moitié écorchée, sur laquelle on entrevoyait la trace d'un Christ vêtu d'une tunique bleuâtre et tenant en diagonale une épée acérée à double tranchant, qui semblait couper l'icône en deux.
 
Devant l'incompréhension relative de son interlocuteur qui croit y voir une allusion militaire, le Roi de la montagne – qui est effectivement un chef de guerre, ou de Résistance – précise :
"Ce n'est pas cela qui m'est le plus cher dans cette représentation, monsieur Breton. Je ne sais pas si je saurai m'exprimer clairement en français. Le Christ dit et redit à ses apôtres qu'ils doivent suivre ses commandements, que si on l'aime, on doit lui obéir, que ce n'est pas la peine de crier 'Seigneur, Seigneur' si on n'accomplit pas ses volontés. Et pourtant, que faisons-nous – sauf les saints ? Nous ne cessons de lui désobéir. Alors, qu'est-ce que cela veut dire ? Que nous ne l'aimons pas et que nous serons damnés ? Mais nous savons bien que nous l'aimons !
Alors, que penser ? Qu'il vaut mieux manger et boire et oublier le Christ ? Mais nous ne l'oublions pas. Nous ne pouvons ni l'oublier ni lui obéir. Nous sommes déchirés en permanence, du haut en bas, à travers notre cerveau, nos entrailles, déchirés comme avec cette épée à double tranchant.
Il a dit qu'il viendrait séparer le fils du père, la belle-fille de la belle-mère, mais il a fait pis : c'est notre coeur qu'il est venu couper en deux. Nous ne nous satisfaisons pas de notre nullité. Si nous saignons de ne pas aimer assez, c'est que nous aimons tout de même. C'est là le vrai sens du Glaive. Vous ne croyez pas, monsieur Breton ?
 
Cette description m'a interpellé, troublé. Alors ("merci Google") j'ai fait une recherche... et l'ai trouvé, cette fresque[3].
Notons qu'il existe, en France, dans la crypte de l'église de Gargilesse, un autre type de "Christ au glaive", inspiré d'un verset de l'Apocalypse de St Jean (1.16) : " De sa bouche sortait une épée aiguë, à deux tranchants; et son visage était comme le soleil lorsqu'il brille dans sa force."

Notes :

[1] Je n'ai pas l'intention de dévoiler l'intrigue, qui m'a laissé comme un goût de cendre dans la bouche, mais il y a un point qui m'a frappé : le roman a été écrit en 1999, mais décrit (entre autre choses) la radicalisation de jeunes occidentaux qui se "convertissent à l'islam". Or, 1999, c'est avant le "11 Septembre" (2001) avant les attentats de Paris... et j'ai trouvé troublant que Volkoff mentionne en passant la manière que les plus radicalisés se fondent dans la masse, abandonnant tout signe distinctif, n'hésitant pas à boire de l'alcool pour écarter tout soupçons... Il évoque aussi dans ce contexte, en passant, un nom devenu tristement célèbre : Molenbeek... En 1999... Troublant.
[2] J'ai mis en couleur le texte de Volkoff, laissant mes transitions en noir.
[3] Pour ceux qui ne seraient pas habitués, la chose rouge et brillante, à la hauteur du "coeur" du Christ est juste une veilleuse allumée...
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