Un crucifié incongru (2/2)
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Lorsque j'ai écrit que "nul n'a jamais pensé représenter le Christ sous la forme d'un cochon", je suppose que certains parmi vous ont flairé l'entourloupe. Puisque, en fait, ce fut le cas.
A vrai dire, la chose est nettement moins connue que le "graffito d'Alexamenos", et contrairement à cet exemple antique qui se basait sur des ragots, le cas du cochon – beaucoup plus récent – est en outre basé sur un déplaisant jeu de mot.
Procédons lentement si vous le voulez bien.
Durant mes brèves années d'études, un camarade de classe à qui j'avais dû parler de "Jésus-Christ" me répondit malicieusement, jouant des deux prononciations possibles pour Christ : "Jésus crie et la caravane passe".
Car c'est un fait, nombre de mots sont susceptibles d'être détournés, et j'ai toujours détesté les rares fois où j'ai entendu dire en chaire que "Jésus était l'oint du Seigneur", ayant toujours le sentiment qu'une personne non formatée par le vocabulaire religieux entendrait nécessairement que "Jésus était loin du Seigneur", ce qui est tout de même problématique[1].
Mais revenons à nos "moutons" (si j'ose dire) et faisons un petit retour à la fin du XIX° siècle, en Chine.
Durant un demi-siècle, l'Empire du Milieu, bouleversé en son sein par la Révolte des Taiping (1851-1864), avait eu à lutter contre les volontés des nations occidentales de se "partager le gâteau chinois", au premier rang desquelles la Grande Bretagne dont les pratiques dignes d'un véritable narco-état furent l'occasion des deux "guerres de l'opium". Le sentiment nationaliste, et anti-occidental se durcissait jusqu'à aboutir à la terrible Révolte des Boxeurs (1899-1901).
C'est dans cet intervalle qu'un certain fonctionnaire du nom de Zhou Han produisit de 1880 à 1890 toute une série de caricatures, tracts illustrés et pamphlets anti-occidentaux aussi virulents et grossiers qu'agressifs, rassemblés en 1891 sous le titre "Ensemble complet d’images pour chasser les démons, en conformité aux édits sacrés (de l'Empereur)" (Jinzun shengyu bixie quantu 謹遵 聖諭 辟邪 全圖), étant entendu que les "démons" en question étaient les occidentaux. Or ces occidentaux détestés étaient chrétiens, au moins officiellement. Aussi prenant pour cible l'église catholique, nommée en chinois Tiānzhǔjiào (天主教 = Religion du Seigneur du Ciel)" il déforma son nom (soyez vigilant à la subtilité) en Tiānzhūjiào (天猪叫 = Cri du cochon céleste"). Ainsi le "Seigneur du Ciel" devenait le "cochon du ciel".
Si les étrangers – comprenez, les occidentaux – sont parfois représentés comme des humains à tête de chèvre, marqués sur le torse du signe 西 (Xī), lorsqu'il s'agit spécifiquement des chrétiens, ils sont alors représentés en porcs de taille différentes : le "grand cochon" est identifié comme 耶穌 (Yēsū = Jésus), le "moyen cochon" est marqué comme "missionnaire" et le "petit cochon" est le "chinois converti au christianisme".
Sachant que tout ceci s'agglomère d'une rhétorique dénonçant les prêtres comme des voleurs d'yeux, comme voulant stériliser les femmes chinoises, et leurs livres comme empoisonnant le peuple, même quand on les brûle etc.
Ce fut un vrai déferlement de haine qui se répandit en Chine, au point que le journal l'Illustration s'en fit l'écho[2], reproduisant certains de ces pamphlets. Zélote nationaliste fanatique, Zhou Han ne se contentait toutefois pas de s'en prendre aux missionnaires chrétiens et aux occidentaux de tous poils : il reprochait aussi avec une telle sévérité à l'empereur sa faiblesse face à ces diables étrangers qu'il écopa d'une dégradation de son statut de fonctionnaire, puis d'une condamnation à la prison à perpétuité. Il mourut en 1911, l'année même où la dynastie Qing s'effondra sous les coups de la première révolution chinoise.
Pourquoi en parler maintenant ?
D'abord parce qu'avec le graffito Alexamenos, c'est à ma connaissance le seul autre cas de représentation caricaturale du Christ en animal.
Ensuite parce que si durant un gros siècle, la chose est restée dans un oubli à peu près total, elle commence à réémerger : non seulement Mme HU Yue en a fait l'objet d'une étude[3] fort intéressante, mais il semble que le document lui-même ait été récemment réédité… en France.
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