Une bénédiction mouillée
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Ceux qui ont lu mon livre sur les relations entre chrétiens et musulmans auront peut-être été frappés du fait que le prince Malik Al-Zafir Hadir, surnommé "Al-Moshammar", fils de Saladin, avait pour mère une chrétienne. Le fait est que le droit islamique autorisait un homme musulman à épouser une femme chrétienne (ou à la prendre comme concubine, voire comme esclave), tandis que l'inverse était prohibé. Ces unions plaçaient les mères chrétiennes dans une situation délicate : leurs enfants étaient automatiquement considérés comme musulmans par la loi, mais bien souvent elles auraient souhaité qu'ils puissent être chrétiens, ou au moins bénéficier de la bénédiction du Christ.
De fait, il y eut toute une période de flou[1] durant laquelle des mères chrétiennes ont sans nul doute demandé à des prêtres de baptiser leur enfant, soit avec l'accord du père, soit en cachette, sachant qu'au final l'enfant serait élevé en tant que musulman, et que s'il voulait revenir à la foi de sa mère, il serait considéré comme un apostat de l'islam.
Période de flou dont atteste, d'une certaine manière, le "canon 25" du synode présidé par l'évêque Yohannan de Dara et Mardin[2], en 1153, puisqu'il institue en "rite de remplacement" une reprise du baptême de Jean.
Le "baptême de Jean", qu'est-ce à dire ? Revenons à un épisode relaté dans les Actes des Apôtres :
Paul, après avoir parcouru les hautes provinces de l'Asie, arriva à Ephèse. Ayant rencontré quelques disciples, il leur dit : Avez-vous reçu le Saint-Esprit, quand vous avez cru ? Ils lui répondirent : Nous n'avons pas même entendu dire qu'il y ait un Saint-Esprit. Il dit : De quel baptême avez-vous donc été baptisés ? Et ils répondirent : Du baptême de Jean. Alors Paul dit : Jean a baptisé du baptême de repentance, disant au peuple de croire en celui qui venait après lui, c'est-à-dire, en Jésus. Après ces paroles, ils furent baptisés au nom du Seigneur Jésus.[3]
Ainsi un baptême qui n'est pas le baptême de l'Eglise, voilà la solution que proposa l'évêque Yohannan de Mardin :
Canon 25. Il est donc nécessaire, concernant les enfants des musulmans, que nous ordonnions avec prudence et vous disions, par commandement apostolique, qu'il n'est pas permis par Dieu aux prêtres de les baptiser avec les enfants des croyants dans nos fonts baptismaux sacrés.
Mais qu'il y ait pour eux un autre baptême, mis à part, un autre jour, que ce soit avant ou après, avec de l'eau ordinaire. Et que l'on fasse sur eux seulement le service de la pénitence ; c'est-à-dire le qoqlion, le sedro, le qolo de la pénitence, et le reste.
Et que le prêtre baptise les enfants des musulmans en disant : "Un tel est baptisé au nom du Seigneur, par ce baptême de Jean, pour l'expiation des fautes et le pardon des péchés. Amen."
Et ils l'oindront avec de l'huile ordinaire. [4]
Une manière de ne pas tourner le dos à ces mères chrétiennes, sans donner un baptême qui serait de facto apostasié par l'enfant instruit dans l'islam.
La chose eut sans aucun doute un certain succès (et peut-être pas que pour des enfants de mère chrétienne) dans la mesure où on en trouve un écho dans un commentaire du canon 84 du Concile in Trullo par Théodore Balsamon[5], à Constantinople.
Du temps du très saint patriarche, le seigneur Loukas (Chrysobergès), des Hagaréniens se présentèrent devant le Synode et, sur la demande qui leur fut faite de recevoir le baptême, ils dirent qu'ils avaient déjà été baptisés dans leur pays. Interrogés sur la manière dont cela s'était fait, ils répondirent que c'était la coutume que tous les enfants des Hagaréniens soient baptisés par des prêtres orthodoxes.
Mais cela ne fut pas accepté. Car ils apprirent que le baptême demandé par les infidèles aux chrétiens n'était pas recherché dans une bonne disposition ni dans une intention orthodoxe, mais pour une guérison corporelle. Il est en effet admis chez les Hagaréniens que leurs enfants deviennent démoniaques et sentent comme des chiens s'ils ne reçoivent pas le baptême chrétien.
Dès lors, ce n'est pas comme un purificateur de toute souillure de l'âme, ni comme dispensateur de la lumière divine et de la sanctification qu'ils réclament le baptême, mais comme un remède ou une incantation.
Et certains d'entre eux dirent qu'ils avaient des mères orthodoxes, et que c'était par le zèle de celles-ci qu'ils avaient été baptisés par des orthodoxes.
S'agissait-il d'un "vrai" baptême ? On peut en douter dans la mesure où si certains se réclament d'une mère chrétienne, ce n'est pas le cas de tous et que des prêtres n'auraient pas accordé le baptême à des enfants de famille intégralement musulmane de sorte qu'on peut penser qu'il s'agit peu ou prou du même rite que celui décrit dans le canon "monophysite". Toutefois on notera que, pour Balsamon, le rite avait été effectué par des prêtres orthodoxes (sans quoi Balsamon eût purement et simplement rejeté ce baptême comme hérétique), ce qui laisse supposer que la pratique avait effectivement dépassé le cadre de l'Eglise "monophysite" pour être aussi adoptée dans certaines régions par des prêtres "chalcédoniens".
A-t-on eu la même chose chez les "Syro-orientaux" (les fameux "Nestoriens" des anciens manuels) ? Il ne semble pas que cela soit attesté.
Mais il n'empêche que la recherche, par les musulmans, de la "bénédiction de chez les chrétiens" ait été bien présente chez eux, comme en témoignaient Browne et Maclean[6] :
Dans certains endroits, les enfants sont marqués du signe de la croix quelques jours après la naissance, même en l'absence de tout danger. Cette cérémonie est considérée comme de la plus haute importance, et c'est à ce moment que le nom de l'enfant lui est donné.
On attribue à cette signation une grande efficacité ; non pas, certes, à l'égal du baptême, mais tout de même comme un rite quasi-sacramentel. Les musulmans de la plaine d'Ourmia, qui éprouvent un grand respect pour les vieilles églises chrétiennes et les convoitent souvent, apportent parfois leurs enfants pour qu'ils reçoivent le signe de la croix un jour de fête ; non pas dans l'idée qu'ils puissent devenir chrétiens, mais parce qu'ils considèrent cette signation comme une sorte de talisman qui sera probablement utile à l'enfant.
Dans tous les cas on a, adaptant au besoin ce qui doit l'être, la volonté de répondre à l'injonction du Christ : "Bénissez, et ne maudissez pas…"
NB : je suis redevable, pour la majeure partie des informations, à l'article "The Syriac Baptism of St John: A Christian Ritual of Protection for Muslim Children" par D. Taylor.
[1] Voir par exemple la thèse de Simon PIERRE " Les tribus arabes chrétiennes en Haute-Mésopotamie et en Syrie du Nord (Ier/VIIe-IIe/VIIIe siècles). Entre Islam et Églises syriaques" https://theses.hal.science/tel-04841980v1/file/PIERRE_Simon_these_2022.pdf
[2] Evêque de l'Eglise "monophysite" en première ligne pour ce qui est de vivre dans des régions dominées par l'islam.
[3] Actes des Apôtres 19.1-5
[4] Le texte syriaque est d'une précision redoutable que je ne vais pas détailler ici. Notons que les termes Qoqlion, Sedro et Qolo sont des parties de l'office syriaque : on fait un véritable office, mais adapté à la visée : ce n'est pas le rituel du baptême. Le terme Seigneur (Māryā) est celui par lequel on traduit le Nom divin dans l'ancien Testament syriaque…
[5] Canoniste byzantin et patriarche orthodoxe d'Antioche, mort vers 1195.
[6] "The Catholicos of the East and his People" p 275-276, réitéré p 333.
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