Italie 1 : Dans les baptistères
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Duo aventureux, nous avons – Dame mon épouse et moi-même – passé quelques jours dans le nord de la péninsule subalpine pour un petit périple allant de Ravenne à Parme en passant par Orvieto et Sienne[1].
L'Italie n'étant pas l'Empire du Milieu, je vous épargnerai cette année le récit circonstancié de notre périple, sans toutefois tout passer sous silence.
Ainsi dans ces régions marquées depuis des siècles par le christianisme, nous avons vu divers lieux, dont quatre baptistères remarquables pour lesquels je m'intéresserai principalement à ce qu'ils disent par leur décoration, et à la manière dont ils le disent.
Les deux premiers, à Ravenne, datent des débuts de la grande période de l'art byzantin, lorsque l'Empire menaçait de s'effondrer sous la poussée des « barbares du Nord ». Et de fait, Ravenne était alternativement dominée par les Ostrogoths – qui avaient reçu de l'évêque Wulfila une version arienne du christianisme – et le Romains/Byzantins. Deux baptistères, donc, liés chacun à une église aux christologies incompatibles, l'une orthodoxe, l'autre arienne.
Pourtant, et du moins pour ce qui en reste[2], rien ne distingue spécifiquement les deux lieux, rien n'en indique les différences théologiques [je vous invite à aller voir les photos sur les pages wikipédia mises en lien] : tous deux sont des bâtiments octogonaux[3], tous deux ont leur dôme recouvert d'une mosaïque du baptême du Christ [4], en dessous de laquelle se trouve – toujours en mosaïque – la procession des apôtres[5] et l'Hétimasie (ἑτοιμασία), le Trône de l'attente du retour du Christ, sur lequel est placée la Croix.
Dans les deux cas, la composition de la mosaïque du baptême est la même : on y voit le Christ et Jean-Baptiste, avec le Saint-Esprit représenté, sous la forme d'une colombe. Seul détail quelque peu curieux pour un visiteur de notre époque, il y a un troisième personnage, un vieillard qui personnifie le Jourdain, selon les codes antiques.
Les différences ? Le plus ancien, le baptistère des orthodoxes[6], comporte encore, au rang inférieur une rangée de prophètes en stuc autrefois polychrome, puis plus bas encore, des décors fresqués. Dans le baptistère des ariens[7], le Christ est imberbe, comme on en voit dans les catacombes romaines, alors que chez les orthodoxes, il est barbu. Chez les ariens, il y a un seul trône de l'Hétimasie, placé au cœur de la procession des Apôtres, chez les orthodoxes, l'Hétimasie, qui est représentée quatre fois, occupe un autre niveau de mosaïques dans lequel sont aussi représentés les quatre Evangiles clairement identifiés.
Bref, deux compositions sinon identiques, du moins reprenant le même langage, les mêmes codes.
Quittons maintenant Ravenne pour Parme, qui présente aussi un baptistère tout aussi octogonal, quoique beaucoup plus récent[8], fresqué à la « maniera greca » comme cela se faisait alors, avant les Giotto et Cimabue.
La première impression en entrant, si l'on porte haut le regard, c'est de se trouver dans un univers byzantin : le trait, la couleur, tout est de l'icône et de la fresque byzantine. Et pourtant, très vite des détails, de plus en plus nombreux, brouillent cette impression : les « mots » sont là, mais la « grammaire » est hasardeuse...
Ainsi, la superbe Déisis, l'intercession de Marie et Jean-Baptiste auprès du Christ trônant, est placée en dessous du rang des apôtres...
D'ailleurs, dans ce même rang, les quatre évangélistes sont quelque peu étranges : corps humain mais tête animale[9].
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Je ne connaissais ce genre de représentations anthropozoomorphes que dans de rares manuscrits latins[10].
Faut-il voir, pour notre baptistère, une influence irlandaise qui aurait passé par le tout proche monastère de Bobbio, fondé par le très saint et très irlandais moine Colomban ? Je ne saurais dire. En tous cas, pour ce qui est des représentation « byzantines », je crois bien qu'il s'agit là d'un hapax !
Le problème, c'est que plus on se rapproche du sol, plus la chose devient confuse.
Ainsi, vers 3 mètres du sol se trouve une série d'absidioles avec de magnifiques fresques où l'on peut reconnaître entre autres des moines et ermites d'Orient, des Pères de l'Eglise ou des scènes d'Evangile. Las ! Voilà qu'une fois les fresques peintes, quelqu'un s'avisa qu'il restait 16 anges en marbre rose de Vérone sculptés à grand frais par Antelami et dont nul ne savait quoi faire. Qu'à cela ne tienne : les anges ayant plus ou moins la bonne taille, on les intégra de force en plein milieu de chaque fresque, donnant l'impression déplaisante d'un bricolage ni fait ni à faire.
Rapprochons-nous encore du sol, là où c'est encore plus facile de « rectifier », de mettre « au goût du jour » … de l'époque.
On a au moins trois fresques du Baptême du Christ, qui partant du plus pur style byzantin se rapprochent peu à peu du style « italien » de la Renaissance.
Sans parler d'un très étrange « Couronnement de la Vierge », où le Père bénit à la fois le Christ et Marie, placés l'un et l'autre au même niveau. Certes, le Christ couronne sa Mère, mais l'impression est curieuse, comme un aggiornamento de la Trinité...
Bref, après un premier mouvement d'étonnement devant un baptistère byzantin en plein Moyen-Age italien, le sentiment d'un étrange « glissement sémantique ».
Les clichés de l'ensemble des représentations des fresques du baptistère de Ravenne sont visibles sur Wikimedia : ici et ici.
Pour le quatrième baptistère, celui du Duomo de Sienne[11], la bascule picturale est achevée. Plus de trace de Byzance[12], tout est réinventé et c'est une avalanche de fresques de l'école de Vecchietta, de sculptures de Donatello, Lorenzo Ghiberti, Giovanni di Turino... On apprécie ou non, mais c'est un univers tout autre, avec d'autres codes, une autre esthétique. Finie la fresque épurée, place à la surabondance des détails, des drapés et des anges fessus.
L'avouerai-je ? Je préfère le style épuré...
Notes (abondantes)
[1]Au vrai, nous avons aussi fait une halte de quelques heures à Milan mais, déférence gardée envers le grand St Ambroise, ce ne fut pas un temps impérissable.
[2]Il n'est pas impossible que certaines mosaïques du Baptistère des ariens, aujourd'hui disparues, aient pu contenir des éléments hétérodoxes, de même que l'on sait que certaines mosaïques de la basilique arienne de St Apollinaire le Neuf ont été modifiées après la mort de Théodoric et la reprise de la ville par Justinien.
[3]Les huit côtés évoquant la nouvelle création inaugurée par la Christ ressuscité le premier jour de la semaine suivant sa crucifixion, soit le « huitième jour ».
[4]Dans les deux cas, la composition est la même : on y voit le Christ et Jean-Baptiste, avec le Saint-Esprit représenté, sous la forme d'une colombe. Seul détail quelque peu curieux pour un visiteur de notre époque, il y a un troisième personnage, un vieillard : ce dernier personnifie le Jourdain, selon les codes antiques.
[5]Dans les deux cas, Paul est au nombre des Douze apôtres (au lieu de Matthias), faisant face à Pierre.
[6]Appelé aussi Baptistère de Néon, du nom de l'évêque qui présida à son achèvement vers 450.
[7]Réalisé à la demande du roi ostrogoth Théodoric, vers l'an 500.
[8]Le baptistère de Parme a été construit entre 1196 et 1270.
[9]Au moins pour Marc le lion, Luc le bœuf et Jean l'aigle (ce qui lui donne un étrange petit air de Horus); Matthieu ayant comme symbole l'ange garde un visage humain...
[10]Voir le groupe des « Evangiles de Landevennec », vers 950 : par exemple le Ms Auct. D. 2. 16, Oxford, Bodleian Library, fol 71v, 101v et le Harkness gospel, New York Public Library, MA 115/MssCol 2557, fol.13v, 52v ; et en dehors de ce groupe le Livre d’Évangiles de l’abbaye Sainte-Croix, folio 31r, vers 820, B. M. Poitiers ; auxquels on peut éventuellement ajouter le Livre de Kells, Trinity College, Dublin, MS 58, vers 800, fol 27v.
[11]La cathédrale de Sienne.
[12]En fait, si, mais j'en parlerai une autre fois, puisque personne ne le savait jusqu'au début de ce siècle.
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