Le fils aîné
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Nous voici, une fois encore, aux portes du carême : le dimanche du "Fils prodigue"[1].
Autant la figure du "sale gosse", cet espèce d'ado en révolte, m'est familière depuis longtemps (je lui ai même consacré un petit billet en 2014) ; autant au fil des années je "comprends" (plus au fond de moi qu'intellectuellement) l'attitude à la fois résignée, désespérée et espérante du "père" (c'est cela que d'avoir été fils, et d'être maintenant père depuis longtemps), autant j'ai toujours eu un sentiment de malaise pour le fils aîné, comme si la réponse du père était une sorte de rebuffade, comme si le fils aîné avait subi une injustice.
Il faut dire que l'histoire[2] se concentre sur le père et son cadet, le fils aîné n'apparaissant qu'à la fin, pour se plaindre lorsqu'il s'aperçoit, au retour des champs que tout le domaine est en émoi pour fêter le retour du misérable :
Or, le fils aîné était dans les champs. Lorsqu'il revint et approcha de la maison, il entendit la musique et les danses. Il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c'était. Ce serviteur lui dit : ton frère est de retour, et, parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé, ton père a tué le veau gras. Il se mit en colère, et ne voulut pas entrer. Son père sortit, et le pria d'entrer. Mais il répondit à son père : voici, il y a tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour que je me réjouisse avec mes amis. Et quand ton fils est arrivé, celui qui a mangé ton bien avec des prostituées, c'est pour lui que tu as tué le veau gras ! Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi ; mais il fallait bien s'égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et qu'il est revenu à la vie, parce qu'il était perdu et qu'il est retrouvé. »
A dire vrai, je le comprends le frère aîné : personne n'a même pensé à l'informer, lui qui trime depuis des années pour relever le domaine mis en péril par ce frère ingrat. Le père aurait pu le chasser comme un malpropre lorsqu'il a réclamé un héritage auquel il n'avait pas (du moins pas encore !) droit. Aussi pour lui la chose était claire : puisque le petit frère avait décrété leur père mort, lui considérait que ce vaurien n'était plus son frère, qu'il n'avait plus rien à voir avec lui.
Alors oui, il l'avait saumâtre !
Et la réponse du père…
Pourtant à y revenir une fois encore, il me semble (enfin !) entendre dans la réponse du père dans ce qu'elle a de bienveillant pour les deux fils.
Le fils aîné est frustré, il réclame compensation.
Et ce que le père lui dit c'est :
Ton frère a souffert. C'était sa faute, certes, mais il a souffert. De la faim, du dénuement, de la peur.
Toi, ici, tu n'as jamais manqué de rien.
Tu as dû travailler, et même travailler dur, mais tu n'as jamais manqué.
Lui, il arrive avec le poids de ses fautes, de ses craintes, la peur d'être bien justement rejeté : il fallait donc en faire des caisses pour le rassurer profondément, lui redonner confiance.
Il n'est pas question de justice, mais d'amour, de cet amour qui cherche à reconstruire.
En vrai, une fois le fils cadet revenu, il ne sera pas tous les jours à la fête : la vie au domaine est rude, il lui faudra travailler, comme le frère aîné. Il n'y aura pas chaque jour "veau gras" ou même "chevreau". Mais il aura le droit d'y rester, d'y vivre, de ne manquer de rien.
Dernière petite remarque, en passant : le père, qui a couru pour accueillir le cadet de retour, sort aussi au-devant du fils aîné pour le prier de rentrer se réjouir ensemble : les deux fils sont précieux au père, et sa joie a besoin des deux.
*
Et comme il n'est pas facile de trouver une illustration présentant les deux fils, je suis allé chercher sur un folio détaché d'un psautier du XII° siècle, conservé à la Morgan Library, le Ms M 521. Le fils aîné est en bas à droite...
[1] "Fils prodigue" est la désignation usuelle en français, mais le grec "Κυριακὴ τοῦ Ἀσώτου Υἱοῦ"... parle plus du "fils perdu". Le terme "asôtos" (άσωτος) signifie littéralement "sans salut", et plus couramment "perdu", "détestable", "misérable", voire "libertin". Et l'adverbe "asôtôs" (ασώτως) signifie bien "en gaspilleur".
[2] Vous trouverez sans peine le texte de la parabole dans l'évangile selon St Luc 15.11-32.
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