Paix sur terre ?
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"Gloire à Dieu, paix sur terre", voilà comment on peut en substance résumer le chant des anges après l'annonce de la naissance du Sauveur aux bergers[1].
"Gloire à Dieu dans les cieux", c'est l'affaire des anges. Mais "Paix sur terre", n'est-ce pas l'affaire des hommes ? Comment faire ? Immédiatement l'adage ancien, devenu populaire, s'impose : "Si vis pacem, para bellum" : "si tu veux la paix, prépare-toi à la guerre".
Comment ? Le Christ est né, le monde n'est-il pas transformé ? Le Christ est ressuscité, le monde n'est-il pas renouvelé ?
C'est pourtant dans le monde où le Christ est né qu'il a été crucifié.
C'est bien dans le monde où le Christ est ressuscité que St Paul écrit "ce n'est pas en vain que le magistrat porte une arme !"
Oui, le Christ venant en ce monde inaugure le renouvellement, mais ce serait une illusion que de croire que nous sommes déjà dans le "règne de Dieu" (sinon, pourquoi devrions-nous demander que ce règne arrive ?)
Alors, oui, il y a des armées, des soldats[2].
"Si vis pacem, para bellum". Depuis la nuit des temps, ou presque, on a donc rédigé des traités de stratégie et de tactique militaire[3]. Mais si la paix est l'affaire des hommes, est-elle pour autant une affaire sans Dieu ? Et quelle peut alors être la place de Dieu dans la stratégie militaire ? Certes, l'épée est "légitime", mais est-elle pour autant un bien ? L'ennemi est-il une chose à éliminer, un mal à détruire ; ou un humain dont il faut sans doute se défendre et même qu'il faut vaincre, mais avec qui il faudra ensuite apprendre à vivre ?
La chose n'est pas anodine, et pas seulement pour un chrétien : l'empereur chrétien Léon le Sage partageait avec l'antique chinois Sun Tzu (dont il ignorait jusqu'à l'existence) la même préoccupation : la guerre, si elle est nécessaire, reste un mal et il faut minimiser les pertes non seulement dans ses propres rangs, mais aussi dans ceux de l'ennemi, la meilleure bataille restant celle que l'on n'aura pas eu à mener.
Pour d'autres, au contraire, l'ennemi est un mal à éradiquer, et cette éradication devient une œuvre pieuse[4]. Ne voit-on pas le pieux empereur Nicéphore Phocas réclamer que ceux de ses soldats morts au combat contre les armées impies de l'islam soient ipso facto comptés au rang des martyrs ? Et le moine Bernard de Clairvaux, qui n'est pourtant pas censé être un stratège militaire, n'assure-t-il pas dans son "Eloge de la nouvelle Chevalerie"[5] que tuer un ennemi de la foi, ce n'est pas commettre un "homicide" mais plutôt un "malicide", une destruction du mal ? Or, ces deux qui se pensent protecteurs de la vraie foi ne sont-ils pas alors en train de la trahir ?
Disons que l'empereur Nicéphore Phocas reçut une ferme fin de non-recevoir de la part du patriarche Polyeucte de Constantinople. Ce dernier, en se basant sur le treizième canon de St Basile, fit valoir que si tuer un homme pour défendre la justice et la religion dans le cadre d'une guerre est moins grave qu'un meurtre délibéré, cela n'en fait pas un acte de vertu exemplaire. En effet sans condamner formellement la guerre de défense, St Basile ne la plaçait certes pas parmi les actes de piété puisque celui qui a tué – même en cas de guerre – doit s'en repentir et se tenir à l'écart de la communion : "Les meurtres commis pendant les combats de la guerre, nos pères ne les ont pas considérés comme des meurtres, excusant par-là, me semble-t-il, ceux qui ont pris la défense de la justice et de la religion. Il serait cependant bien de leur conseiller de s'abstenir de la communion seule pendant trois ans, parce qu'ils n'ont pas les mains pures." Ce qui peut se traduire : "Tu as dû frapper pour arrêter le mal ? Soit. Tu as servi la cité. Mais pour que tu ne deviennes pas, toi aussi, un homme violent par l'habitude du sang versé, fais pénitence, car tuer souille l'âme". Si telle est la situation du soldat, on comprend qu'il ne saurait être placé au rang des martyrs, puisque cela reviendrait à sacraliser la guerre alors que la paix du Christ ne peut être imposée par le glaive.
Sacraliser la guerre ! C'est bien pourtant ce que fait Bernard de Clairvaux ! Et l'Occident en masse lui emboîta le pas dans les Croisades avec la bénédiction du Pape Eugène III (un ancien moine… de Clairvaux). Qui aurait pu s'opposer à cette terrible machine sans risquer les foudres du redoutable cistercien qui recueillait l'assentiment commun ? Une petite voix toutefois s'éleva timidement, dans l'ombre d'un modeste cloître de l'île de Ré.
Sans avoir l'air d'y toucher, au détour d'une homélie sur la naissance de Jean Baptiste[6], l'abbé Isaac de l'Etoile aborde l'appétence pour la nouveauté qui faisait tant d'adeptes à cette époque. Il commence par évoquer la nouvelle manière de prêcher, où chaque orateur y allait de son interprétation personnelle, appauvrissant au passage le sens par une exégèse un peu simpliste mais qui suscitait l'admiration des gens et qu'il était bien imprudent de critiquer. Il n'en dit pas vraiment du mal, même s'il voit en cet éloignement de la pensée des Pères au profit de la pensée du prédicateur du moment un risque potentiel. Il ne va guère plus loin, car c'est une autre innovation qu'il vise : les ordres porte-glaive.
8. Du même genre et presque au même moment est apparu ce monstre nouveau : une nouvelle milice, dont l'observance, comme quelqu'un le dit spirituellement, relève d’un "cinquième évangile" : il s'agit, à coups de lances et de gourdins, de forcer les incroyants à la foi ; en effet, ceux qui ne portent pas le nom du Christ, on peut les piller licitement et les massacrer religieusement ; quant à ceux qui, ce faisant, périraient durant ces brigandages, on pourrait les proclamer martyrs du Christ ![7]
Mais n'est-ce pas préparer pour le "fils de perdition qui doit venir" de quoi autoriser sa cruauté contre les chrétiens ? Comment pourrait-on, alors, lui objecter la mansuétude du Christ, sa patience, son mode de prédication ? En effet, pourquoi ne s'autoriserait-il pas à faire sans restriction ce qu'il constatera que l'Eglise fait à volonté ? Et ne dira-t-il pas : "Ce que l'Église a fait, faites-le lui" ?
On sent la précaution oratoire. Pourtant, même timidement, il relève l'honneur de l'Occident.
Alors, oui, certes, le glaive peut être nécessaire, et l'on se souvient que Renaud, qui pourtant ne manquait jamais une occasion d'égratigner les "flics et les militaires", se fendit d'une chanson confession "J'ai embrassé un flic" après les terribles attentats de 2015 : le vieil anar avait découvert à cette occasion que les flics peuvent être un rempart contre le chaos, la brutalité aveugle et la barbarie.
Mais le glaive est un outil de nécessité, non de sainteté. Il peut servir la nation ou l'asservir, mais ne saurait contribuer à la "gloire de Dieu".
Dans le Paradis, il n'y aura pas d'arme. Mais nous ne sommes pas au Paradis, pas encore !
Alors, puisque nous sommes sur terre, et que les anges appellent à la "paix sur terre", reconnaissons avec tristesse, que face à la violence, il faut parfois se défendre, défendre de plus faibles, mais ne nous en faisons pas une gloire. N'offrons pas au mal ce "cadeau" de croire que c'est un bien.
Nous ne sommes pas encore au Paradis, mais le Christ est venu, déjà.
Notre vie est entre ce "déjà" et ce "pas encore" : l'attente du royaume parfait se vit dans un monde encore imparfait, dans nos vies imparfaites, ce terrain vague où l'homme doit agir sans se perdre.
Alors permettez-moi, en ce jour de Noël, de reprendre les mots de St Grégoire le Théologien :
Le Christ naît : rendez-lui gloire !
Le Christ descend des cieux : allez à sa rencontre !
Le Christ est sur la terre : élevez-vous !
Bon et heureux Noël à tous !
[1] Luc 2.8-14
[2] Tandis que Jean le Baptiste n'interdit pas le métier des armes (Luc 3.14), Le Christ en montre les limites (Mt 26.52)
[3] Que ce soient Sun Tzu (VIe - Ve s. av. J.-C.) et son Art de la guerre, Xénophon (IVe s. av. J.-C.) avec l'Anabase et la Cyropédie, Végèce (fin IVe s. ap. J.-C.) rédigeant l'Epitoma rei militaris, le Strategikon de l'empereur Maurice (VIe s.) ou le Taktika de Léon VI le Sage (v. 900), le Praecepta Militaria de Nicéphore Phocas (v. 965), ou encore Nicolas Machiavel faisant imprimer en 1521 son Libro della arte della guerra, sans parler des modernes Vauban, Guibert, Antoine de Jomini, Carl von Clausewitz et jusqu'à Mao Zedong et Ludendorff…
[4] Je ne parle pas ici de Ludendorff et de Haushofer qui, avec la "guerre totale" pour l'un et la notion "d'espace vital" pour l'autre, fournirent à Hitler les cadres théoriques d'une mise en pratique terrible et délirante.
[5] Louange de la Nouvelle milice des Chevaliers du Temple, chap 3. On notera sans doute que Bernard dresse un portrait extrêmement exigeant de ce que sont censés être ces "nouveaux chevaliers", mais on sait ce que sont les idéaux trop exigeants : inatteignables. De sorte que Bernard ouvre une terrible boîte de Pandore.
[6] Isaac de l'Etoile, Homélie 48 §5-10 (Sources Chrétiennes n° 339)
[7] C'est précisément ce qu'affirme Bernard dans son "Eloge de la nouvelle chevalerie" ! Et c'est bien une étrange "nouveauté" puisqu'en écrivant cela il s'éloigne absolument de la tradition de l'Eglise selon laquelle le martyre subit la mort plutôt que de renier le Christ, mais sans exercer lui-même de violence.
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