Une forme atypique
/image%2F0734278%2F20251109%2Fob_953189_incipit-stele.jpg)
Comme vous le savez tous maintenant, les premiers chrétiens en Chine donnèrent à leur religion un nom bien chinois : Jǐngjiào (景教), que l'on peut traduire "Doctrine resplendissante", "Enseignement de clarté" ou "Religion lumineuse".
Mais ce n'est pas sous ce nom qu'elle a initialement été désignée, si l'on se fie aux sources écrites (et pourquoi ne le ferait-on pas ?)
Dans le décret de 638 émanant de la chancellerie de l'empereur Tang Taizong autorisant les chrétiens à établir leur culte en Chine, on lit :
Le moine persan Aluoben, venant de loin, apporta la doctrine des écrits sacrés et présenta un tribut à la Capitale. (波斯 僧 阿羅本 遠 將 經教 來 獻 上京).
Les plus vigilants d'entre vous auront noté que ce que j'ai rendu par "la doctrine des Ecrits sacrés" (經教) se lit Jīngjiào…ce qui ressemble fort (sauf l'importante différence de prononciation de Jing) au terme que les chrétiens ont retenu pour eux-mêmes : Jǐngjiào (景教).
En effet, ils ne se voient pas comme la "religion du Livre", mais la "Religion lumineuse".
Soit. Regardons donc ce caractère Jǐng (景) que je rends par "lumineux" (mais que dans d'autres contextes on traduira par "paysage", voire même"grandiose"). Comme vous le savez sans doute déjà, les caractères chinois se lisent à partir de leur "clé". Le caractère 景 est composé de deux parties : en haut 日 (rì) - le "soleil" et en dessous 京 (jīng) - la "capitale" établie sur une colline élevée. De là le double sens qui ressort de l'idée de ce que l'on peut voir d'une terrasse élevée de la capitale par un jour de grand beau temps : un paysage éclairé, lumineux.
Magnifique, n'est-ce pas ? Mais en fait, les écrits chrétiens "jingjiao" ne comportent pas exactement ce caractère Jǐng (景), mais un caractère différent, quoique graphiquement proche, puisque la partie du haut n'est pas 日 (rì) - le "soleil", mais 口 (kǒu) - la "bouche". Les spécialistes parle de forme "atypique" dans la mesure où ce caractère n'existe pas dans le chinois standard (au point que je ne peux l'insérer dans le texte)[1] et qu'il n'est pas référencé autrement que comme un hapax lié précisément aux écrits jingjiao[2]. Oh il existe bien un caractère chinois associant la "bouche" (sous d'ailleurs une autre forme) et le "grandiose" c'est 惊 (jīng) qui signifie "s'alarmer", "être surpris", "effrayer", "tressaillir" (bref, être "bouche bée").
Mais ce n'est pas ce caractère que les chrétiens ont employé. Au lieu de cela, ils en ont choisi (et même peut-être créé) un autre, comme on peut le voir sur l'illustration de cette page[3] même si aucun spécialiste n'a (à ma connaissance) proposé d'y voir sérieusement une intention à retenir formellement[4].
Pourtant, imaginons, rêvons…
Ce caractère inexistant mais pourtant bien présent dans tous les écrits "jingjiao" qui nous sont parvenus (et uniquement dans ceux-là), s'il disait plus que ce que l'on croit, s'il disait mùêmeprécisément ce que l'on peut y lire ?
Ce n'est pas alors la "religion" jiào (教) de la lumière jǐng (景), mais la "religion" jiào (教) de la Parole proclamée 口 (kǒu) sur la colline 京 (jīng) (Oh la belle allusion au "Sermon sur la montagne" !), la religion de Celui qui est la Parole 口 (kǒu) régnant sur la Capitale grandiose 京 (jīng), ou au moins la religion de la "Noble Parole"
Bon, ce n'est pas du tout académique, et peut-être pas très sérieux… Gardons donc "Religion lumineuse"... mais conservons dans un coin de tête que peut-être…
[1] Et si vous pouvez le voir dans les éditions de Balmont (Cerf et Sources chrétiennes), c'est que sa formation initiale d'informaticien lui a permis de le créer pour les besoins. Il mentionne d'ailleurs cette particularité
[2] Précisons que ce caractère n'est pas employé par les chrétiens de l'époque uniquement pour nommer leur religion Jingjiao, mais qu'on le retrouve à l'identique dans le nom du moine 景淨 (Jǐngjìng), le rédacteur de la stèle.
[3] Le titre de la stèle de Xi'an : le caractère Jing est en bas à droite (en lisant de haut en bas et de droite à gauche, on a 大秦景教流行中國碑)
[4] Je veux dire qu'aucun n'a proposé de traduire Jingjiao autrement que par des expressions synonymes de "religion lumineuse". Notons toutefois que dans une note, Balmont avance que ce caractère, qui pourrait signifier "noble parole", servirait alors de marque distinctive.
Publicité