Ecrire sa vie
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Quand j'étais minot, on m'a enseigné qu'écrire c'est employer des formes stéréotypées, acceptées, reconnues. Si je voulais écrire, je devais obligatoirement premièrement employer les mêmes que celles que mes maîtres nous montraient, ou du moins des suffisamment ressemblantes, et deuxièmement ces lettres ne devaient pas être distribuées au hasard, mais assemblées selon des règles strictes pour être compréhensibles. Troisième point, il fallait laisser des espaces non-inscrits, de dimensions variables selon les cas, ces "vides" faisant partie intégrante de l'écrit en le rendant lisible, cohérent[1].
Enfin, j'ai aussi appris que pour écrire il faut ajouter quelque chose, en général de l'encre (mais ça peut aussi être du crayon, de la peinture…), sur un support, généralement du papier (mais aussi des ostraca, ou de l'écorce de bouleau[2]).
Depuis, ayant eu l'occasion de flirter avec pas mal de langues, de systèmes d'écritures, j'ai pu constater que les deux premières règles sont vraies partout et toujours : on écrit en employant des "signes" acceptés, et selon des "assemblages" acceptés.
Par contre la dernière règle – ajouter quelque chose à un support – est loin d'être universelle.
En effet, lorsque je m'occupais de jeunes, je leur avais fait employer une technique inspirée d'un système d'écriture antique commun au peuples assyro-babyloniens : le "cunéiforme". Pour cela, on emploie un stylet biseauté que l'on enfonce par touches successives dans une plaque d'argile fraîche pour former les "lettres" par empreinte. Le support (par exemple 100 grammes d'argile étalée en tablette) reste inchangé en masse. Seule la forme de sa face supérieure est modifiée, mais on ne lui a rien ajouté ni ôté.
Enfin, dernièrement, la confrontation avec la stèle de Xi'an m'a placé devant une évidence : pour écrire sur une stèle, on la grave, on retire de la matière au support pour qu'il reçoive le texte.
C'est curieux, parce que j'ai toujours pensé de manière spontanée (donc non réfléchie) qu'écrire notre vie, c'est "ajouter" du nouveau à ce que l'on a en naissant. Mais, de fait, dans bien des cas il n'y a pas nécessairement quelque chose en plus, quelque chose de nouveau qui s'ajoute à ce que l'on avait la veille, mais plutôt une nouvelle manière de percevoir la réalité, comme la modification de la surface de la tablette d'argile. D'autre part, dans certaines circonstances, la vie peut avoir un aspect fortement abrasif, et c'est la perte qui s'inscrit en creux en nous qui trace de nouvelles lignes de notre existence. Enfin, il y a dans nos vies des moments qui nous paraissent "vides", "insignifiants"… mais sans doute ont-ils aussi pour rôle de mettre en valeur les moments plus "riches", signifiants…
Ajouter, modifier, accepter d'être entamé… vivre.
[1] Les plus tatillons d'entre vous ne manqueront pas de me faire la remarque que l'usage d'espaces entre les mots dans les langues modernes occidentales – pratique qui est pour nous une évidence – n'est en fait que l'évolution d'une sorte de norme antique que l'on nomme la "scriptio continua" dans laquelle les lettres se succèdent à égale distance, sans marquer de séparation entre les mots. Cela est vrai, par exemple des inscriptions monumentales et des manuscrits onciaux dans l'Antiquité gréco-latine ou encore pour l'Asie des stèles chinoises. Cependant, même dans le cadre de cette "écriture continue" on laisse des espaces non-inscrits, "vides" indispensables à la compréhension du texte : ce sont les interlignes régulés, les marges et les retours à la ligne en fin de section. De plus, dans d'autres traditions d'écriture, en particulier au Moyen-Orient antique (canaanéen, phénicien, hébreu, araméen, etc.) la séparation des mots (soit par des marqueurs, soit par des espaces) était la norme dès les périodes les plus anciennes.
[2] Voir l'illustration de ce billet : Gramota 248, Novgorod. Ceci étant, si l'encre a été utilisée pour certains documents écrits sur écorce de bouleau, le plus souvent on employait une sorte de stylet, le pisalo (писало), ce qui a permis que, malgré l'humidité ambiante du milieu, le texte soit préservé durant des siècles.
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