Voyage en Chine : 20 (et fin)
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Jour 11 : Arrivée. Une fois les bagages en soute récupérés à Roissy, je m'adresse à un préposé dans le hall pour lui demander s'il y a un lieu pour prendre un café et se poser un peu. Il me regarde, surpris, et s'exclame : "Mais c'est vous ! La valise, c'était vous !" Je ne l'avais pas reconnu, mais c'est effectivement le gars qui était resté avec nous lors de notre départ, en attendant que la brigade cynophile vienne s'assurer que notre valise ne contenait pas d'explosifs. Un peu comme si un ami était venu nous attendre à l'aéroport… La boucle est bouclée !
Alors, pourquoi la Chine ?
Il est maintenant temps de répondre aux deux questions posées au début de ce récit : pourquoi sommes-nous allés en Chine, et qui est cet Alexis qui nous a accompagné tout au long de ce périple, nous tenant lieu tout à la fois d'interprète, de cicérone, d'ami bienveillant et de frère de cheminement ?
Comme je l'ai dit initialement, la Chine n'est entrée dans mon champs d'intérêt que comme un corollaire du christianisme syriaque, et si j'ai, depuis 2021, lu à peu près tout ce qui a été publié (du moins en anglais, voire allemand) sur les textes chrétiens chinois de la période Tang, force était de constater que le français faisait figure de parent pauvre depuis quasiment un siècle. Aussi, quand fin décembre 2024 j'ai reçu un mail d'un chercheur français m'indiquant que le livre issu de sa thèse de doctorat sur ce christianisme chinois allait paraître[1], je bondis de joie : je n'allais finalement pas devoir tenter l'impossible de traduire en français ce corpus à partir des quelques versions anglaises disponibles, pas toujours d'accord entre elles. Allais-je pour autant attendre sans rien faire la parution dudit volume ? Nenni ! Une première recherche me donna accès à la table des matières. Allant plus loin, je dénichais la thèse, en accès réservé pour les universitaires, et me la fis fournir[2]. Et c'est là que tout a basculé !
Profitant de l'inaction forcée d'une salle d'attente, je papillonnais dans la thèse, me délectant de découvrir ce travail incroyable en français, quand, dans une note de bas de page un mot m'arrêta dans la traduction d'un verset du Coran. Je jetais un œil au texte arabe à côté… effectivement, ça n'allait pas. Point de détail, sans doute, mais puisque le livre n'était pas encore paru, je signalai le problème à l'auteur au cas où, tout en lui avouant me régaler de son travail…
Sa réaction fut prompte : me rassurant sur le fait que cette erreur ne serait pas reproduite dans le livre en librairie (la note n'y étant pas), il me demanda si j'accepterais de "jeter un œil" à un autre travail issu de sa thèse : une édition devant paraître aux Sources Chrétiennes.
La chose me plut, certainement : n'avais-je pas suivi une formation de "lecteur-correcteur pour l'édition" en 2022, précisément avec l'idée que cela pourrait un jour se révéler utile ?
Dès lors, deux mois durant, je m'ensevelis dans ce texte, dans cet univers. La journée, durant les longs moments silencieux de mon labeur, j'écoutais au kilomètres des écrits syriaques[3] de tous poils pour m'imprégner de l'arrière-plan de ces écrits chrétiens chinois puis, de retour à la maison, je scrutais le pdf qui m'avait été envoyé, jonglant entre relecture "formelle" (ponctuation, accords grammaticaux, orthographe…) et lecture contextuelle (tel passage chinois pouvait faire écho à telle péricope biblique, ou à telle notion développée par tel ou tel père ancien, grec ou syriaque…). Bien sûr, il ne s'agissait pas d'imposer "ma" lecture, "mon" approche du sujet : c'est lui le spécialiste, mais à tout hasard… Il faut croire que mes remarques n'étaient pas toutes ineptes, puisqu'il en reçut un certain nombre avec intérêt. De plus, il se réjouissait fort qu'après des années d'un travail bien souvent solitaire il ait un interlocuteur quelque peu passionné, avec qui il pouvait échanger sur son thème de recherche (quoique mon niveau soit infiniment inférieur au sien). Aussi, plusieurs fois il me demanda comment il pourrait me remercier pour le temps que je consacrais à cette relecture, question sur laquelle je bottais en touche : là n'était pas la question.
Vint le moment du dernier envoi de correction, et une idée commençait à me trotter dans la tête, que je gardais par devers moi. Comme il devait venir en France pour quelques jours, je lui proposais de passer nous voir, dans notre campagne. C'est ainsi qu'après des semaines d'échanges de mails réguliers entre la France et Pékin, nous nous sommes rencontrés pour la première fois, et que je lui demandai s'il accepterait d'être notre cicérone pour quelques jours en Chine.
L'idée était un peu folle, tant pour nous que pour lui, mais il accepta avec enthousiasme. C'était en mars. Début juillet[4] nous nous envolions.
Pourquoi si vite ? Disons que c'est un peu un cumul de circonstances qui en a décidé ainsi :
- d'une part, tant mon épouse que moi-même avions des congés de posés qui le permettaient, et attendre les suivants aurait repoussé la réalisation d'au moins un an. Or l'expérience m'a appris qu'à trop repousser un projet, on risque de ne le voir jamais se réaliser.
- ensuite, cette année sonnait nos trente ans de mariage, et il ne me parut pas inopportun de faire coïncider ce voyage avec cette occurrence : Dame mon épouse a souvent regardé mes travaux de recherche comme quelque chose d'un peu incompréhensible, aussi pour une fois qu'elle pouvait en recevoir une satisfaction, je ne voulais pas l'en priver.
- enfin, disons-le tout net, je ne l'ai pas fait exprès : tout s'est mis en place de manière tellement à la fois cohérente et imprévue, un tel "alignement des planètes", que nous avons "suivi" ce qui s'ouvrait devant nous. Nous sommes partis en Chine sans la moindre espèce de préparation (il faut être un peu fou pour faire cela) nous plaçant entièrement entre les mains de notre ami (qu'à vrai dire nous connaissions à peine), avec la certitude imbécile (ce doit être un aspect de la foi) que Dieu nous faisait ce cadeau invraisemblable...
Ce fut un peu comme un saut en parachute en tandem : on ne maîtrise rien, on ne comprend pas grand-chose et c'est incroyablement différent de ce que l'on aurait pu imaginer ; mais une fois le saut terminé on a tout un tas de souvenirs et d'impressions en nous qu'il nous faut analyser, comprendre, partager.
Ce fut donc dense, intense ! Sans doute avons-nous à peine effleuré ce que nous avons vu, sans doute y a-t-il mille et mille autres choses qu'il aurait fallu voir ! Mais en même temps, nous en avons vu tellement grâce à Alexis – que je remercie encore du fond du cœur pour avoir osé nous accompagner dans ce périple – qu'il n'y a pas lieu de regretter quoi que ce soit.
Une petite précision : dans mes notes, je ne parle que de ce que j'ai vu. Du coup, il y a plein de sujets que je n'aborde pas, non qu'ils ne soient pas importants mais parce que je ne pourrais en dire que ce que je peux en lire ici ou là. Aussi je ne prétends aucunement donner une "description de la Chine"[5], ni de ce que vivent les gens. J'ai porté un regard d'occidental, de Français, qui est allé là-bas sans trop savoir ce qu'il allait voir et qui en est revenu enthousiaste.
[1] Il avait vu tel ou tel article que j'avais consacré au sujet, ou amélioré, sur wikipedia, et s'était dit que la chose pourrait m'intéresser.
[2] Merci Nono !
[3] C'est fou ce que la technologie actuelle rend possible ! Il me suffisait de chercher avec mon téléphone portable un texte sur internet, généralement traduit en anglais, de demander à ma machine une traduction automatique en français puis de lancer le mode synthèse vocale pour l'écouter, une oreillette vissée dans l'oreille tout en oeuvrant (et en me méfiant toujours du texte que j'entendais…). Lorsqu'un passage me paraissait particulièrement pertinent, je le notais sur un bout de papier pour pouvoir y revenir ultérieurement, dans des conditions d'études plus "académiques".
[4] Honnêtement, je dois reconnaître qu'il faut être un peu cintré pour y aller en été, mais c'est là que j'avais la possibilité de le faire, et malgré cette chaleur souvent écrasante, je ne regrette absolument pas. Mais si la chose vous tente, écoutez ceux qui vous recommandent le printemps…
[5] Pour reprendre le titre d'un ouvrage célèbre paru en 1735.
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