Voyage en Chine : 16.

Publié le par Albocicade

 

Jour 8, après-midi. Nous avions envisagé la visite d'un certain Musée des Arts, qui se révéla être le musée de l'Opéra… pas vraiment de quoi nous passionner. Errant de-ci de-là, dans le bâtiment abritant (entre autres) ledit musée, nous arrivons à une petite salle où un animateur enseigne à un groupe d'enfants la technique – je devrais dire l'art – de l'estampage.
Comme je l'ai mentionné en passant, à propos du musée Beilin à Xi'an, pour "recopier" une stèle, on réalise un estampage qui restitue, en blanc sur fond noir, les caractères inscrits. Certes, mais comment procède-t-on pour obtenir un Tàběn (拓本)[1] cette sorte de fac-simile qui existait bien avant la photographie ?
La technique, relativement simple à première vue, nécessite une grande technicité alliant délicatesse et fermeté. Dans un premier temps, on place sur la surface à copier une feuille de papier de riz fin et résistant, que l'on humecte délicatement, juste ce qu'il faut pour la rendre assez souple pour l'étape qui suit : le Yāpíng (压平 "aplanir", que l'on pourrait traduire dans ce cas par "gaufrage").
Pour cette seconde étape, on recouvre la feuille humectée d'un feutre ou d'une autre étoffe modérément épaisse puis on appuie fortement, par pressions successives adaptées à la gravure sous-jacente (largeur et profondeur des gravures, éventuels motifs en relief, zones non gravées), partout sur cette étoffe, en se gardant de tout mouvement latéral ou trop brutal pour ne pas déchirer le papier humide, afin de faire épouser au papier les moindres creux et reliefs de la gravure. Après avoir retiré le feutre, on laisse un peu sécher le papier jusqu'à ce qu'il ait perdu son humidité superficielle tout en continuant à adhérer parfaitement à son support. 
Vient alors l'étape cruciale de l'encrage (Dǎmó 打墨) : à l'aide d'un tampon appelé "battoir" ou "tampon de frappe" (Tàpāo 拓包), constitué d'un coussinet de coton enveloppé d'un tissu chargé d'encre (Mòjīn 墨巾), on applique par tamponnements légers et répétitifs une encre noire, généralement à base de suie.  Seuls les reliefs en contact direct avec le papier recevant l’encre, cela fait apparaître les caractères gravés en blanc sur fond noir.
Après séchage complet, le papier peut être aisément décollé de son support.
Bien sûr, pour les supports de grande taille – comme les stèles monumentales ou les frises, il est impossible et inenvisageable de réaliser un estampage en une seule feuille.
On procède alors à une série d'estampages juxtaposés (appelés estampages partiels ou par sections), méthode qui demande une planification rigoureuse et une grande habileté pour garantir un résultat cohérent.
Ainsi, pour obtenir un Bēità (碑拓) de qualité, l'artisan étudie la stèle et la divise mentalement en sections rectangulaires ou carrées de dimension adaptée à la taille des feuilles de papier disponibles, en tenant compte de la nécessité de ne pas couper des caractères ou des motifs importants à la jointure entre deux feuilles. Dans la mesure du possible, les sections sont souvent calées sur les colonnes du texte. De plus, il faut tenir compte du fait que les feuilles ne doivent pas être trop grande pour afin de pouvoir être humidifiée, pressée et encrée de manière homogène par une seule personne.
L'estampage se fait alors section par section, en répétant le processus complet pour chaque feuille : on positionne la première feuille de papier sec sur la zone prévue, on la fixe (souvent avec un adhésif faible ou simplement par la tension), puis on l'humidifie in situ ensuite de quoi on procède au "gaufrage" (yāpíng) et à l'encrage (dǎmó) pour cette section uniquement. Vient ensuite, après séchage, le décollement de cette première estampe. On déplace ensuite le cadre de travail vers la section adjacente, en veillant à prévoir un chevauchement (de 1 à 2 cm) avec la section précédente pour faciliter le réalignement ultérieur. On répète l'opération jusqu'à couvrir toute la surface.
Une fois toutes les sections estampées individuellement, reste encore à finaliser le travail : les feuilles sont assemblées au revers avec soin pour reconstituer l'intégralité de l'inscription. Les zones de chevauchement sont cruciales pour s'assurer de l'alignement parfait des caractères et des lignes afin de créer un rouleau ou une feuille unique.
On notera ainsi que pour réaliser un Beita l'artisan doit faire face à deux gageures, voire trois, afin d'obtenir un résultat parfait
Tout d'abord, il y a la cohérence de l'encrage : le plus grand défi est d'obtenir la même densité d'encre et la même pression sur toutes les sections pour que l'œuvre finale ait un aspect uniforme, sans variation de couleur qui trahirait le montage.
Ensuite, l'alignement doit être parfait : Un mauvais alignement des feuilles créerait des discontinuités dans les lignes de texte, rendant l'étude difficile.
Enfin s'il est parfois possible d'estamper une stèle à l'horizontal (avant sa mise en place, ou lorsqu'elle est déplacée) il faut parfois pratiquer l'estampage sur stèle dressée, et à ce moment-là, la gravité travaille contre l'artisan : non seulement il est impératif de fixer correctement les feuilles qui ont tendance à se décoller et à glisser vers le bas sous leur propre poids – surtout une fois humidifiée, mais encore l'eau d'humidification a tendance à couler vers le bas, risquant de détremper le bas de la feuille et de laisser le haut trop sec. Enfin, appliquer une pression ferme et uniforme sur une surface verticale demande beaucoup plus de force et de technique pour ne pas faire bouger la feuille.
On comprend alors qu'estamper une grande stèle est un travail qui peut prendre plusieurs jours, voire des semaines, ce qui explique la valeur et le prix élevés de ces œuvres.
 
Pour ce billet, je vous ai mis un cliché du Beita de la stèle chrétienne de Xi'an qui se trouve exposé dans la salle des estampes du Beilin. Il y en a eu plusieurs réalisés au fil des siècles, et parmi les premiers qui parvinrent en occident, il y en eut qui furent confiés à des graveurs européens (qui ne comprenaient pas le chinois) qui eurent pour tâche de reproduire de manière parfaitement fidèle, à l'envers, sur une plaque de cuivre (chalcographie), tous les traits des caractères qu'il voyait sur l'estampage, travail de copiste d'une immense difficulté, visant à imiter des sinogrammes avec les outils de la gravure occidentale afin de produire des centaines de copies identiques[2] destinés aux érudits occidentaux. Ces gravures européennes, parfois bien imparfaites avant l'usage de la photographie, étaient donc des reproductions de seconde génération
 
Bon, en retournant à notre hôtel, on s'est quand même pris un bon coup de chaud qui nous a contraint à rester dans la chambre jusqu'au soir, tandis qu'Alexis – qui avait passé son après-midi entre codage et enquête pour comprendre ce qui faisait planter son programme – était frais comme un gardon.
 
Cigales : Que ce soit à la Grande Muraille, au Palais d'été à Pékin, ou encore sur le circuit des Grottes de Longmen à Luoyang, les cigales stridulent à qui mieux-mieux. A dire vrai, leur chant diffère sensiblement de celui des cigales d'Europe, et il m'a fallu un moment pour m'habituer à leur accent. Au final, elles chantent "主啊,我们的主,你的名在普天下何其美妙!" ce que l'on transcrit "Zhǔ a, wǒmen de Zhǔ, nǐ de míng zài pǔ tiānxià héqí měimiào!" Mais n'essayez pas de le prononcer comme ça : entre la "romanisation" pinyin et la prononciation réelle, il y a un gouffre que je ne tente même pas de franchir ! Ceci étant, nous savons ce que cela signifie, n'est-ce pas ?
 

[1] Tàběn (拓本) est le nom générique de la copie obtenue par estampage, mais dans le cas de la copie d'une stèle, on parlera de Bēità (碑拓), la technique elle-même étant nommée Tàyìn (拓印).
[2] Voir dans le "China monumentis (…) Illustrata" de Kircher (1667) l'illustration entre p 12 et 13 la première "copie" du texte de la stèle. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k111090s/f88.vertical
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article