Voyage en Chine : 9.

Publié le par Albocicade

 

Jour 5, matin. S'il y a un site important à quelques kilomètres de Luoyang, ce sont les Grottes de Longmen (龙门石窟 Lóngmén Shíkū : les grottes de pierre de la porte du Dragon) ! Un immense site (il semble n'y avoir que des "sites immenses" en Chine !) comportant d'un côté, sur la rive gauche de la rivière Yi des milliers de sculptures bouddhiques, faites dans la falaise, généralement dans des "grottes" artificielles (souvent plutôt des niches). On y voit des bouddhas entourés de leurs serviteurs et de "démons" (en fait, plutôt des "esprits effrayants", issus du bouddhisme tibétain) Certaines de ces statues sont monumentales, d'autres absolument minuscules. Ainsi, après avoir vu un bouddha d'au moins 4 mètres de haut, je me demandais ce qui m'attendait dans la "grotte des dix-mille bouddhas" qu'un panneau signalait plus loin. En fait, s'il y a bien une statue monumentale du Bouddha dans cette grotte creusée à flanc de falaise, les 9 999 autres sont à peine en ronde-bosse, de la taille d'une petite carte postale et couvrent l'ensemble des parois de la "grotte", comme une sorte de décoration.
Mais pourquoi autant de bouddhas ici ? En fait ces sculptures ont été réalisées comme "œuvres méritoires" et en faire 10 000, même toutes petites est au moins une manifestation de sérieux dans un engagement religieux.
Cette surabondance de sculptures de bouddhas fait remonter en mémoire la reproche que l'empereur Tang Wuzong fait en 845 au bouddhisme d'avoir envahi la Chine, détournant les ouvriers de leurs tâches :
"D’innombrables artisans sont mobilisés pour fabriquer des statues en toutes sortes de matériaux. Une grande quantité d’or est consommée pour les orner. De nombreuses personnes oublient leur souverain et leurs parents pour se placer sous l’autorité d’un maître bouddhiste. Certains individus sans scrupule abandonnent même leur femme et leurs enfants pour chercher refuge parmi les moines, fuyant ainsi les lois. Peut-on imaginer chose plus néfaste ?
Nos anciens enseignaient que si un homme ne labourait pas la terre, ou si une femme ne tissait pas la soie, quelqu’un dans l’Empire en souffrait — manquant de nourriture ou de vêtements. Que dire alors de notre époque, où d’innombrables moines et nonnes vivent et se vêtent grâce aux efforts d’autrui, et emploient des foules d’ouvriers à construire de toutes parts et à décorer à grands frais de somptueux édifices ?"
Ce constat (quoiqu'à la vérité, l'immense majorité de ces sculptures étaient achevées depuis pas mal de temps à l'époque de l'empereur Wuzong) ainsi qu'une volonté de revenir à une "Chine bien chinoise" basée sur le confucianisme et le taoïsme, se conclut par un édit d'interdiction du bouddhisme et, au passage, des autres "religions étrangères". Le bouddhisme, numériquement bien implanté, n'en souffrit guère, tandis que le christianisme, encore récent en Chine, fut balayé !
A dire vrai, assez rapidement l'intérêt s'émousse du fait de la répétition quasi infinie et à l'identique du même thème (ou ce qui semble, à mes yeux de béotiens être le même thème.)
Cela m'évoquait un peu les réflexions de certains touristes occidentaux après avoir fait le circuit de l'Anneau d'Or (Золотое кольцо) organisé par l'Intourist en Union soviétique à qui l'on faisait voir sans préparation des églises orthodoxes les unes après les autres : "Une église avec des icônes un peu partout, c'est beau, mais au bout de trois ou quatre, on se demande pourquoi on continue…"
Ceci dit, un point important qu'il convient de mentionner, c'est l'état déplorable de nombre de ces sculptures, conséquence de deux fléaux : l'avidité économique et la fureur idéologique.
En effet après avoir été pillé pour des raisons de profit durant la première république chinoise (1912—1949), lorsque des têtes de bouddhas et autres sculptures se vendaient fort bien sur les marchés occidentaux des antiquités, le site a ensuite subi les assauts à coups de marteau des gardes rouges durant la "Révolution culturelle" (1966-1976) qui mirent leur ardeur à détourner les pauvres incultes et rétrogrades des "Vieilles erreurs" dans lesquelles ils sont plongés, selon la doctrine progressiste officielle de Mao et de ses amis humanistes ; une pratique qui n'est pas sans évoquer les statues du Christ ou des saints qui subirent le même sort sur les façades des églises en France durant la période révolutionnaire. Toujours la douce mansuétude pédagogique de ceux qui sont persuadés que ceux qui ne pensent pas comme eux ont stupidement tort et doivent d'une manière ou d'une autre être mis au pas...
Arrivés au bout de la zone sculptée, un pont permet de traverser la rivière Yi et, prenant le chemin parallèle mais en sens inverse, l'on peut voir de plus loin, en vision panoramique, cette falaise de sculptures que l'on avait vue de tout près. De plus, sur cette rive droite se trouve un gros monastère bouddhique très bien restauré, avec tout ce qu'il faut de cloche (que moyennant quatre sous le touriste est autoriser à frapper du gros tronc suspendu en face (c'est fait pour), de gong (mais là ce n'était pas la bonne heure), de statues polychromes etc.
Au milieu se trouve la demeure d'un officier chinois de la "première république", celle qui a précédé la prise de pouvoir par Mao Zedong. Curieusement, il est intégré à l'Histoire de la Chine[1]… même s'il est un des fondateurs de la république de Taiwan.
Enfin, nous avons achevé cette matinée par la visite d'un jardin en colline où se trouve le parc dédié à la mémoire du poète Li Bai (702-762), figure importante de la période Tang, ami des beaux vers, de la lune et du vin (de riz, comme il se doit). C'est d'ailleurs, selon la légende, à ces deux dernières passions qu'il doit sa mort : une nuit, ivre, il a tenté d'embrasser le reflet de la lune sur un lac… et s'est noyé.
 
Poèmes
Petite pause poétique avec LiBai : d'abord son quatrain "Pensée d'une nuit paisible"
 
Devant mon lit, la clarté de la lune
Comme du givre sur le sol
Je lève les yeux, vois briller la lune
Je les baisse et pense à mon pays au loin
 
Et, pour caractériser un peu mieux ce poète, son célèbre "Boire seul sous la lune"
 
Parmi les fleurs un flacon de vin.
Je bois seul sans compagnon.
Levant ma coupe j’invite la lune,
Avec mon ombre nous voici trois.

Bien que la lune ne sache pas boire
Et que mon ombre ne sache que suivre,
J’en fais mes compagnons d’un instant.
Pour goûter la joie et saisir le printemps.

Je chante, la lune se promène,
Je danse, mon ombre titube.
Avant l’ivresse nous nous réjouissons,
Quand je suis gris, nous nous séparons.

Ainsi je me lie à ces amis insensibles
Et la lune m’attend dans le ciel.
 

[1] Mais que peut savoir un Chinois actuel, vivant en Chine, de l'Histoire de son pays ? Juste ce qui lui est enseigné à l'école, puisque l'accès à des ressources contradictoires est fort restreint.
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