Voyage en Chine : 13.

Publié le par Albocicade

 

Jour 7, matin. En 1979, j'avais eu vent d'une découverte ayant eu lieu quelques années auparavant en Chine : une véritable armée de soldats, taille réelle, en terre cuite, avait été mise au jour. Or, cette "Armée de terre cuite" se trouve aussi à Xi'an, qui fut la capitale de Qín Shǐ Huáng (ce qui, nous l'avons vu, se prononce à peu près Tchin-sheu Houang), l'empereur unificateur de la Chine en 221 avant notre ère. Pour le dire en un mot, aller à Xi'an sans voir "l'armée de terre cuite", c'est comme aller à Paris sans voir la Tour Eiffel (quoiqu'en vrai, les "soldats de terre cuite, c'est quand même plus impressionnant !) Car si les palais de Wu Zetian à Luoyang sont des constructions modernes, cette "armée" date de 2200 ans !
Mais disons d'abord un mot de ce premier empereur de la Chine, fondateur de la très brève et très importante dynastie Qin.
Brève : après avoir régné comme "Roi de Qin" à partir de -247, il fut vainqueur dans la guerre des Royaumes Combattants et se proclama empereur, règne qui dura de  -221 à sa mort en -210. Son fils dura trois ans sur le trône, le temps de faire assassiner tous ses frères et sœurs (j'exagère à peine) et d'être invité à se suicider. Son successeur (qui ne prit même pas le titre d'empereur) ne dura que deux petits mois et fut renversé par ce qui deviendra la dynastie Han. Donc une dynastie d'à peine quinze années.
Mais importante : en à peine onze années, Qin Shi Huangdi fit des prodiges de normalisation. Tout d'abord, il a imposé une seule monnaie sur l'ensemble de l'empire, (la pièce de bronze ronde avec un trou carré), standardisé les unités de poids, de mesures et de capacité, uniformisé le système d'écriture en adoptant le style du petit sceau (xiǎozhuàn), et a même légiféré sur la largeur des essieux des chariots pour permettre une circulation aisée sur les nouvelles routes, simplifiant la logistique et le transport. Car, dans le même temps, il a fait construire un vaste réseau de routes impériales pour faciliter les déplacements militaires et les inspections, a relié et étendu les murs de défense des anciens États du nord pour former une première Grande Muraille continue, protégeant l'Empire contre les nomades du nord et fait creuser un canal stratégique (le canal Lingqu) important pour relier le bassin du Yangtsé et celui de la rivière des Perles, améliorant le transport de troupes et de ravitaillement vers le sud et se paya même le luxe de créer un code législatif clair et strict. Bref, ce n'était pas un rigolo. Tellement pas un rigolo qu'on lui attribue la parole selon laquelle il s'était mis en devoir de "Remplir les ventres et vider les têtes", adage mis en œuvre en -213, lorsqu'il ordonna la destruction de tous les livres qui n'étaient pas considérés comme essentiels ou qui contenaient des critiques du régime. Seuls étant épargnés les ouvrages pratiques (médecine, agriculture, divination) et les archives de la famille impériale. Et comme l'année suivante des lettrés confucéens (au nombre de 460, tout de même) continuaient de débattre des textes interdits et de critiquer le régime, il les fit arrêter et enterrer vivants[1].
Enfin, last but not least, homme puissant mais redoutant la mort, il se fit bâtir un mausolée immense, tellement bien décrit dans le Shǐjì (Mémoires historiques) de l'historien chinois du Ier siècle av. J.-C. Sima Qian que les fouilles se font avec grande prudence : il aurait contenu des pièges et des rivières de mercure… Par contre, Sima Qian ne dit pas un mot de la fameuse armée de terre cuite disposée à 1,5 km du Mausolée…
Or, c'est justement le site des soldats de terre cuite que nous avons visité (on aurait pu pousser jusqu'au site du mausolée, mais chaleur et fatigue nous en ont dissuadé).
Les images sont connues, mais être sur le site permet de mieux comprendre le travail colossal que ce dut être de réaliser ces milliers de statues creuses – dont pas deux ne sont identiques – mais aussi le travail tout aussi colossal entrepris depuis 1974 pour leur redonner un aspect présentable. En effet, cette immense armée, dont chaque pièce avait été moulée par partie et assemblée à proximité, avait été installée en ordre de bataille dans d'immenses fosses, recouvertes d'une toiture à charpente de bois elle-même enfouie sous un tumulus. Les années ayant fait leur œuvre, la charpente affaiblie par les pluies s'est peu à peu effondrée sous le poids de la terre (sans parler de traces d'incendies partiels), brisant les statues de soldats, d'officiers, de chevaux et les enfouissant à jamais… ou presque. Le site principal qui se visite est un immense hangar (climatisé) où l'on peut voir aussi bien des rangées de soldats magnifiquement restaurés, que des parties volontairement non-totalement fouillées où s'enchevêtrent des tessons, fragments et morceaux divers parmi lesquels on distingue une tête, un morceau de bras, une cuirasse… ce qui permet de se rendre compte de l'état initial du chantier de fouille et du travail accompli. Dans la "fosse", une armée de soldats bien rangés en ordre de bataille ; autour de la fosse, une foule dense, compacte de visiteurs aux yeux écarquillés, aux téléphones-appareil-photos tendus. Si les visiteurs sont majoritairement chinois, nous avons tout de même croisé une famille espagnole et une famille francophone écoutant chacune leur guide chinois leur expliquer le site dans ces deux langues occidentales ! (en général, les guide sont uniquement anglophones).
Au sortir de la partie Musée, nous passons par l'inévitable "boutique" où l'on nous propose quelques souvenirs à un prix prohibitif. Au moment de quitter le lieu, un homme nous aborde pour nous vanter (et nous vendre) un lot de "soldats" miniatures pour 230 yuans, ce que je refuse. Constatant que nous sommes de Faguo, il poursuit en un français précaire mais somme toutes présentable en baissant le prix. A chaque refus, il baisse, et baisse encore… Finalement, de guerre lasse (et parce qu'il faut bien récompenser la persévérance) il emporta la vente pour 85 yuans ! Disons encore qu'à l'immédiat extérieur du site, on trouve un nombre impressionnant de boutiques diverses, que ce soit de souvenirs (j'y ai d'ailleurs vu le même lot à 260 yuans)ou de nourriture (dont un "MacDo") .
C'est d'ailleurs dans une de ces boutiques que Dame mon épouse découvre un livre sur "l'Armée de terre cuite" en français (enfin, un français quelque peu improbable, mais bon, à peu près compréhensible quand même). Comme elle semble hésiter, la vendeuse l'informe que si elle l'achète, elle aura droit à une dédicace de l'auteur, qui est présent avec apposition des sceaux impériaux. Elle accepte, et nous voilà invités à nous assoir à côté de l'auteur tandis que la vendeuse nous filme sur un de nos téléphones. La dédicace écrite, l'auteur invite mon épouse à écrire son prénom, ce qu'elle fait, puis me demande de faire de même. Je lui demande de l'écrire lui-même, et lui donne mon nom chinois : Bái chán (白蝉 = "cigale blanche" = Albocicade). Il est totalement déconcerté, et un jeune vendeur vient, après avoir échangé quelques mots en anglais avec moi pour, vient à la rescousse en chinois pour l'assurer qu'il a bien compris. Nous repartons avec le précieux volume sous le bras, après un sympathique échange avec ce vendeur et une de ses collègues… et les inévitables photos de groupe : ils étaient aux anges !
 
Oxident is bioutifoul ! Une autre particularité chinoise, c'est une forme d'appétence pour ce qui est occidental. N'y a-t-il pas une marque d'eau nommée "c'est bon" ? Cette appétence se retrouve en particulier sur les tee-shirts avec des inscriptions dans des langues occidentales... Ou plutôt, en alphabet occidental, car nombre de ces inscriptions sont fautives. Ainsi de ce tee-shirt portant "Smile li's free", ou de ces autres, imprimés en miroir, ou tête en bas, et donc illisibles. L'explication se trouve dans des erreurs de réalisation : le travail mal réalisé n'étant naturellement pas acheté par l'entreprise qui l'a commandé, il est finalement vendu sur place !
La vêture aussi est à l'occidentale. En effet, en dehors de la mode du Hanfu (et encore, nos belles princesses chinoises sont toujours en baskets !) rien ne distingue la tenue du chinois de son contemporain européen. De sorte que, m'étant offert une superbe chemise chinoise, l'avant dernier jour, je me suis rendu compte, un peu confus, que j'étais le seul à porter ce type de vêtement dans le train qui nous ramenait à Pékin, me sentant un peu comme les bon Dupond et Dupont habillés en mandarins traditionnels, avec tuniques jaunes ornées de dragons et fausses nattes alors que ce n'était plus du tout la vêture de l'époque.

[1] Notons au passage qu'en 1973, durant la période Révolution Culturelle de Mao, le "Quotidien du peuple" intitula un de ses articles, faisant référence à cet épisode tragique, "Qin Shi Huang avait raison !"
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L
Toujours aussi passionnant et en m^me temps plein d'humour, ce qui rend les textes vivants. merci
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