Voyage en Chine : 12.

Publié le par Albocicade

 

Jour 6, après-midi.  Arrivés à Xi'an, et installés dans une chambre d'hôtes, nous voilà partis, Véronique et moi (Alexis, qui se heurtait à un problème de plantage récurrent de son programme, se devait de plancher encore et encore pour comprendre d'où venait le problème : il n'était pas en vacances, lui), pour le Musée de la Forêt des Stèles, un site exceptionnel qui regroupe des centaines de stèles gravées de textes "classiques". A dire vrai, le musée était resté fermé durant une longue période pour rénovation, et au moment où nous avions décidé de ce voyage, je n'étais pas certain qu'il serait ouvert, de sorte que je m'étais ménagé un "plan B". Car si je souhaitais le visiter, ce n'était pas vraiment pour l'ensemble des stèles, juste pour une seule : la fameuse stèle chrétienne "JingJiao" ! Un peu comme d'autres ne vont au Louvre que pour voir la Joconde…
Rappelons que cette stèle, dont je vous ai parlé à diverses reprises auparavant, fut rédigée en 781 à Chang'an[1], pour exposer publiquement le contenu de la foi chrétienne et la manière dont elle s'était implantée en Chine au fil des 150 années précédentes, depuis l'arrivée d'Artaban[2] le Perse, chrétien de haute vertu, et son accueil bienveillant par l'empereur Tang Taizong en 635. Cette stèle est donc justement intitulée "Mémorial de la diffusion en Chine de la doctrine lumineuse venue du Grand Occident" (en l'occurrence, la Perse et la Syrie).
De fait certains empereurs Tang (Taizong bien sûr mais aussi son fils Gaozong) firent montre d'une belle ouverture envers les "occidentaux", au premier rang desquels il faut mentionner le prince perse Peroz III suite à l'effondrement de la dynastie sassanide sous la poussée de l'islam invasif.
Or cette stèle, retrouvée intacte vers 1625 (donc, il y a 400 ans !) en creusant pour des fondations était depuis lors restée exposée aux intempéries jusqu'en 1907, lorsque les autorités chinoises (qui jusque-là n'en avaient cure) prirent conscience – un danois du nom de Holms ayant demandé à l'acheter avant d'en faire réaliser une copie à l'identique – qu'à défaut d'être protégée, elle risquait bien de subir un sort semblable à celui de la Vénus de Milo, de la Victoire de Samothrace ou de l'obélisque de la Concorde : être embarquée en Occident de manière plus ou moins légale. C'est ainsi qu'elle intégra la vénérable institution que Jules Verne, dans ses "Tribulations d'un Chinois en Chine" (chap 12), appelle la "Forêt des Tablettes".
Il existait sur internet des clichés "récents" la montrant parmi d'autres stèles, quasi intégralement protégée par une vitre, aussi je savais à peu près quoi chercher.
De plus, dès l'entrée du musée, j'avais vu dans la première salle, un estampage[3] de cette stèle reconnaissable entre toutes. Mais ensuite, j'avais eu beau arpenter les divers bâtiments anciens constituant cet auguste établissement, force fut de le reconnaître : je ne l'avais pas trouvé. Un peu chagrins, il fallut sortir de la dernière salle pour nous trouver devant un immense bâtiment flambant neuf, pourvu d'un accueil pour les touristes. Ai-je précisé qu'en Chine, le tourisme est surtout (pour ne pas dire quasi-exclusivement) le tourisme intérieur ? Venant de Fǎguó (ça se prononce "Faagouo ?", avec les intonations nécessaires), je veux dire de France, nous sommes aussi exotiques qu'un Ouïghour se présentant à l'accueil du Louvre pour demander des renseignements dans sa langue maternelle. Je tente donc un mix anglais-chinois : "Where is the Djïngue Djiao Stèle ?". La réponse fuse : "Bitou !" Ce que c'est que d'être polyglotte ! Je compris immédiatement et entraînant Dame mon épouse, nous allons au niveau B2 (oui, "bitou" c'est de l'anglais), prenons sur la droite et… elle est là, dressée sur sa tortue, surplombée de ses dragons, montrant discrètement sa croix et fièrement son texte, entourée d'un discret cordon de sécurité, avec tout un espace rien que pour elle. C'est à l'évidence une des pièces majeures de la collection, et vraiment mise en valeur. Le garde de faction semble s'ennuyer ferme. Pourquoi la tortue ? c'est un symbole de la stabilité du monde, et de nombreuses stèles ont ainsi été placées sur ce genre de socle. Les dragons sont ceux de la dynastie Tang.
Après plusieurs photos, et une discrète métanie bourrée d'émotions, nous ressortons.
La chaleur est étouffante.
Nous nous dirigeons vers le quartier Ouïghour. Disons d'abord un mot de l'environnement acoustique. Le chinois est un être sonore, voire bruyant : l'usage des micros et mégaphones, soit pour de la publicité automatique, soit pour attirer le chaland est monnaie courante. A défaut, le commerçant criera comme une harengère sur le pas de sa porte. Le contraste fut particulièrement saisissant à Xi'an où, passant d'une petite rue commerçante chinoise au souk ouïgour juste à côté, nous sommes aussi passé d'une cacophonie à vriller les tympans à une rue calme, sereine. Hélas, la chaleur accablante, et peut-être aussi la fatigue liée au décalage horaire eurent raison de la résistance de Dame mon épouse qui me demanda à retourner à l'hôtel. Lui imposer le retour à pied à travers la moitié de la ville, par cette chaleur et dans son état de fatigue, il n'y fallait pas songer. Aussi, je hélai un touk-touk et, moi qui n'aligne pas trois mots de chinois, lui indiquai notre destination en deux : "Bèi-Line". Tandis qu'il filait à travers les rues embouteillées, roulant sur les trottoirs (ce doit être autorisé), empruntant des passages trop étroits (ça aussi), coupant la route aux autres véhicules (qui font d'ailleurs exactement la même chose), je m'assurais mentalement qu'il allait bien dans la bonne direction, et que par conséquent nous nous étions bien compris. A quelques dizaines de mètres de la destination demandée, alors que nous roulions allègrement sur un trottoir, je lui demandais de stopper : nous étions juste devant notre porte ! Comme quoi, c'était une bonne idée de loger à deux pas du Musée de la Forêt des stèles, dont le nom chinois est "Bei-Lin" (碑林, Bēilín, stèles-forêt)[4] ! Il nous en aura coûté 50 yuen, environ 8 euros que je réglais en espèces.
 
Nombres.
Si l'écriture chinoise, composée de milliers de caractères comporte aussi des caractères pour les nombres, ce sont cependant de plus en plus ce sont les nombres occidentaux qui sont employés dans la vie courante, notamment pour indiquer les prix des produits.
Ce qui concerne les plaques d'immatriculation des véhicules est plus curieux encore dans la mesure où c'est un mix  quelque peu improbable : elles sont composées de lettres et de chiffres occidentaux, le tout précédé d'un caractère chinois indiquant la région d'immatriculation.
Ainsi on verra par exemple une voiture immatriculée A·M7283, ce qui signifie qu'elle est du district de Saanshi (), de la capitale de district Xi'an (A), le reste étant l'immatriculation du véhicule.
 

[1] Petit rappel : Chang'an était le nom de la capitale des Tang, mais par la suite, elle fut renommée Xi'an (nom que l'on trouve transcrit Si-N'gan-Fou jusqu'au XX° siècle)
[2] On rend généralement le nom 阿羅本 par le pinyin Āluóběn (avant, on notait "Alopen"). Toutefois, comme il s'agit de toute évidence de la translittération en chinois d'un nom ou d'un titre persan, on a cherché à quoi il pourrait correspondre, et dans ce cadre Artaban est un bon candidat.
[3] Ah, on reparlera de l'estampage, plus loin…
[4] A vrai dire, il n'y avait pas grand exploit à se faire comprendre ainsi : n'importe quel taxi parisien comprendra que "Tou-E-Fel" signifie probablement "Tour Eiffel", non ?
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