De stèle en stèle

Publié le par Albocicade

 

Chacun connait, peut-être au moins un peu, certaines stèles fameuses :  stèle d'Hammourabi, de Mérenptah, ou de Mesha par exemple, voire des stèles plus individuelles, comme celle d'Abercius de Hiérapolis ou celle de Pectorius d'Autun[1]. Toutes sont là pour commémorer la grandeur d'un souverain, d'un peuple, ou être un lieu mémoriel.
Au moment de partir fort loin pour voir (entre autres merveilles) une autre stèle fameuse, j'ai eu envie de vous donner à méditer le début d'une homélie d'Astérios[2] sur le Psaume 15 (selon la Septante, évidemment) où prenant appui sur le titre du psaume, notre rhéteur développe le concept de stèle… pour rappeler les œuvres de salut du Christ éternel lors de l'Exode… et l'ingratitude qui a suivi.
Bref, un étonnant morceau de rhétorique, une plongée dans l'Histoire des relations du Dieu "philanthrope"[3] envers l'humanité :
 
Homélies d'Asterios le sophiste sur les Psaumes
Homélie XXVIII : Homélie sur le Psaume 15
NB : Les références bibliques sont selon la LXX
Traduction : BaiChan et 电脑
 
  1. La méditation des psaumes prophétiques est pour les Chrétiens une colonne de vertus inébranlable. Le souvenir des saints devient dans les âmes une colonne de la connaissance de Dieu, ineffaçable. Nous souvenant donc de David, regardons attentivement ce qui concerne David. Stèle de David[4]. Et pourquoi David a-t-il intitulé cette œuvre "stèle" ? Parce qu'il est confiant que la prophétie concernant le Christ est comme à une stèle inébranlable et ineffaçable. Car, de même qu'une stèle de bronze ou de pierre gravée de lettres et ciselée de paroles royales ne se renverse ni ne s'efface facilement, de même les paroles du prophète sont des affirmations irréprochables et sans faute ; car ce sont des enseignements du Saint Esprit, des leçons du Christ, des décrets du Père.
  2. Stèle de David. De même que celui qui lit une inscription sur une stèle ou une statue se représente en lui-même l'homme héroïque à partir de la stèle, refaçonne dans sa mémoire celui qui est étendu dans la tombe, porte dans sa pensée celui qui a quitté la vie et chemine avec celui qui est absent comme s'il était présent, ainsi chacun de nous, en lisant la stèle de David, embrasse la lettre comme une image de celui qui l'a écrite, et comme les restes terrestres de David, ou plutôt comme David lui-même, avec ferveur. Car si les restes des saints, corps terrestres et argile façonnée, sont très précieux, à combien plus forte raison les paroles des prophètes et du Saint Esprit, étant immortelles et nous conduisant à l'immortalité, doivent-elles être ardemment recherchées ?
  3. Et le bienheureux Moïse prit les restes et les ossements de Joseph[5], et sortant d'Égypte il n'y laissa pas Joseph, afin de ne pas laisser les restes du juste dans la tombe comme dans une seconde fosse[6], de sorte que les descendants, ne reproduisant pas la méchanceté des ancêtres, n'attirent pas sur eux des souffrances similaires à celles que ceux-ci avaient subies – car Joseph avait dit à ses frères : "Dieu vous visitera certainement, et vous emporterez mes ossements d'ici avec vous"[7]. En effet, et comme si les paroles de Joseph avaient été gravées dans le marbre, ils sortirent ses ossements de la tombe comme d'une seconde fosse, afin que le chaste Joseph ne dorme pas à contrecœur après la mort dans la terre égyptienne, que le corps saint ne soit pas mêlé pour toujours à la poussière des hommes débauché et que des hommes ignobles et charnels ne piétinent pas celui qui s'est affermi dans la chasteté. Si donc ils prirent les restes du chaste [Joseph] comme si sa chasteté protégeait le tombeau lui-même, à combien plus forte raison est-il juste et raisonnable de graver dans notre âme la prophétie de la venue du Christ, qui avait été comme gravée sur une stèle, ce qui nous est profitable sans nuire à la stèle !
  4. Car de même que la stèle, quand elle est recopiée, ne subit aucune altération de son texte, de même la prophétie concernant le Christ, quand on en tire le sens par l'interprétation, ne perd rien de ses enseignements essentiels. Or, puisque le thème du psaume en question est d'être un mémorial anticipé de la sépulture du Christ, et qu'on y trouve les souffrances du Christ, sa mort et sa résurrection, comme l'a interprété le bienheureux apôtre Pierre[8], considérons David annonçant les paroles et actes du Christ et disant : "Garde-moi, Seigneur, car en toi j'ai mis mon espérance."[9]
  5. Je les ai fait sortir d'Égypte, et pourtant c'est en Égypte que je me réfugie. Je marchais devant eux et ils suivaient derrière[10] ; j'étais devant comme un guide et derrière comme un berger[11], afin que venant à leur rencontre les nations ne les attaquent pas comme des bêtes, ou que les Égyptiens ne les dévorent par derrière comme une meute de chiens ; "car de nombreux chiens m'ont encerclé ; ils ont ouvert leur gueule contre moi, comme un lion qui emporte sa proie et rugit"[12]. Garde-moi, Seigneur. Si je n'avais pas marché devant eux, si elle ne m'avait pas vue, la mer n'aurait pas fui ; et le peuple n'aurait pas osé descendre au fond de l'abîme, s'il ne m'avait pas vu entrer le premier.[13]
  6. À Mara, ils trouvèrent des eaux amères, plus amères que la mer ; et les eaux amères firent ressortir l'amertume de leur âme. Et moi, avec du bois[14], j'ai adouci les eaux amères ; mais eux m'ont rendu amer avec leurs idoles. Je leur ai fait jaillir de l'eau du rocher, et ils ont préparé des pierres contre moi[15]. J'ai adouci l'eau pour eux avec du bois, et ils m'ont cloué sur le bois. Je les ai nourris de manne, et ils ont manifesté de la fureur contre moi[16]. Pour eux je me suis fait homme[17], et ils m'ont traité de manière inhumaine. J'ai chassé leurs démons, et ils m'ont appelé démoniaque[18]. J'ai illuminé la Samarie, et ils m'ont appelé Samaritain[19]. Je les ai assis sur le trône royal, et ils m'ont présenté à Pilate[20]. J'ai libéré des esclaves, et j'ai été frappé par un serviteur[21]. Je suis venu racheter ceux qui avaient été vendus au péché, et ils m'ont vendu pour trente pièces d'argent[22]. Je les ai couverts d'une nuée, et ils m'ont enveloppé d'un manteau[23]. Je leur ai donné un diadème royal, et ils m'ont couronné d'épines[24]. J'ai armé leurs mains contre leurs ennemis, et ils ont transpercé mes mains avec des clous sur la croix[25]. Je leur ai donné du miel et du lait, et ils m'ont offert du vinaigre et du fiel[26]. J'ai donné des sceptres royaux, et ils m'ont donné un roseau[27]. Je suis venu effacer leurs péchés qui avaient été écrits avec un roseau, et ils m'ont frappé à la tête avec un roseau[28]. Moi, je leur ai donné du miel du rocher, et eux m'ont fait boire du vinaigre avec un roseau et une éponge[29]. Moi, je leur ai écrit les tables de la loi, et eux m'ont cloué le titre sur la croix[30]. Moi, je leur ai donné de l'eau du rocher, et eux ont fait couler du sang de mon côté[31]. Moi, par le moyen de deux frères, Moïse et Aaron, je les ai sauvés, et eux m'ont crucifié au milieu de deux brigands[32]. Moi, je les ai entourés d'anges, et eux m'ont encerclé comme des chiens[33]. Moi, je leur ai ouvert les villes des adversaires, et eux, après m'avoir enseveli, ont scellé le tombeau[34]. Moi, je les ai guidés quand ils erraient, et eux m'ont appelé imposteur en disant : "Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit, étant encore vivant, qu'après trois jours je ressusciterai."[35]
Puisqu'ils ont donc tout fait pour ma perte, garde-moi, Seigneur. C'est pourquoi il y a de la joie à ma droite[36] : Je touche la belle-mère de Pierre, et la fièvre s'enfuit ; je touche le lépreux, et il est purifié ; avec de la boue, je donne la vue à un aveugle ;  [...] ; je tiens la main de celle qui est morte, et la jeune fille se lève de la mort comme d'un sommeil[37]. Jusqu'à la fin[38] ; car je ne n'en suis pas à mes débuts pour ce qui est de faire des miracles ou de manifester ma puissance[39]. Garde-moi, Seigneur, car j'ai espéré en toi...
 

[1] C'est précisément cette inscription mémorielle que j'ai placée en illustration.
[2] Homélie 28, sur le Psaume 15. Je ne donne que le "début" de l'homélie, car les deux derniers paragraphes que l'on trouve dans certains manuscrits sont manifestement une partie rajoutée, qui s'accorde assez mal avec ce qui précède. Je compte, néanmoins, donner un de ces jours l'entièreté de ce texte. NB : cette traduction est encore à améliorer.
[3] Ainsi qu'il est dit durant la Divine Liturgie "Car tu es un Dieu bon et ami des hommes et nous te rendons gloire, Père, Fils et Saint Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles."
[4] Ps 15.1. Στηλογραφία τῷ Δαυίδ : "Stèle de David"  ou "Stèle à David". Στηλογραφία (stêlographia) qui signifie littéralement "inscription sur une stèle", et que l'on pourrait le rendre par "Mémorial" traduit l'hébreu מִכְתָּ֥ם (mikhtam) terme à l'étymologie incertaine, qui suscite diverses hypothèses. En l'occurrence, les traducteurs de la Septante ont opté pour un sens dérivé de כתב (katav) - écrire.
[5] Ex 13.19
[6] Cette "seconde fosse" (δεύτερον λάκκον) est une allusion à la première fosse (ou "citerne") dans laquelle Joseph avait été jeté par ses frères par jalousie et méchanceté (Gen 37.24) et qui préluda à la venue des Fils de Jacob en Egypte.
[7] Gen 50.25
[8] Cf. Act 2.31.
[9] Ps 15.1 Le thème est donc non pas David qui parle sur le Christ, mais le Christ-Dieu qui s'exprime d'avance à travers David et les prophètes, mettant en antithèses les bontés qu'il a eu pour le peuple et l'ingratitude qu'il en a reçu.
[10] Ex 13.21-22
[11] Ex 14.19-20
[12] La citation assemble Ps 21.17 et 21.14.
[13] Ex 15.23-25
[14] Exode 15.22-25. C'est Dieu qui indique à Moïse quel bois prendre, bois qui est compris comme une allusion au bois de la Croix.
[15] Allusion à Exode 17, 1-7, où Moïse fait sortir de l'eau du rocher, alors que le peuple envisage de le lapider (colère qui est bien sûr au final contre Dieu dont Moïse n'est que l'envoyé).
[16] Allusion à Exode 16. Astérios fait un jeu de mot entre la Manne (μάννα) et le fait qu'ils ont été furieux (ἐμάνησαν, Emanèsan), jeu de mot que j'ai tenté de conserver quelque peu.
[17] Cf. Jn 1.14.
[18] Cf Mt 12.24-27 (et autres passages)
[19] Cf Jn 4.1-42 et Jn 8.48
[20] Cf. Ex 19.6 et Mt 27.1-2
[21] Cf Jn 18.22
[22] Mt 26.14-16
[23] Ex 13.21-22 et Mt 27.27-31.
[24] Cf 2 Règnes 12.30 et Mt 27.29
[25] Mt 27.35
[26] Ex 3.17, Nomb 13.27 et Mt 27-34
[27] Gen 49.10 et Mt 27.29.
[28] Col 2.14 et Mt 27.30.
[29] Ps 80.17 et Mt 27.48.
[30] Ex 31.18 et Mt 27.37.
[31] Ex 17.1-7 et Jn 19.34.
[32] Ex 51 et Mt 27.38.
[33] Deut 33.2 et Ps 21.17.
[34] Jos 6.20 et Mt 27.66.
[35] Mt 27.63.
[36] Cf. Ps 15.11 : "τερπνότητες ἐν τῇ δεξιᾷ σου ἕως τέλους" littéralement : "Il y a à ta droite des joies jusqu'à la fin".
[37] Mat 8.14-15 ; Mat 8.2-4 ; Jean 9.1-7 ; Mat 9.18-26
[38] En écho à Ps 15.11
[39] C’est-à-dire : son incarnation n'est pas le début de son action, déjà dès l'Ancien Testament celui qui allait se faire homme soufrant et priant agissait.
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