L'homélie sur les cigales

Publié le par Albocicade

 

Chose promise, chose due. Voila près d'un quart de siècle que je garde cette homélie par devers moi, rêvant de lui donner un écrin de présentation, de commentaires, de notes érudites, un quart de siècle qu'elle m'accompagne, que chaque année - précisément à cette période - elle me revient au coeur par les oreilles...
Oui, à cette période puisque nous sommes à quelques jours seulement de l'émergence des cigales de leur vie souterraine : elles y auront passé le plus "clair" de leur vie si j'ose dire, entre deux et cinq ans à sucer la sève de racines, avant de sortir de terre et, en quelques brèves semaines au soleil, de faire leur mue, de lancer leur chant nuptial (enfin, c'est le mâle qui fait la sérénade), de se reproduire... et de mourir.  
Cette traduction, offerte par "mon ami et mon maître", m'est précieuse, elle aura joué un rôle important dans ma vie. Par exemple, si vous regardez attentivement la photo de l'icône qui préside au "beau coin" de notre maison, vous y verrez deux cigales en terre cuite aux ailes blanches, tout près du Christ, qui représentent nos filles maintenant grandes et qui ont quitté la maison.
Bref, cette traduction, je vous la partage.
Asterios le Sophiste
Homélie XIV (1ère sur le psaume 8)
Traduction et notes
par le P. Joseph PARAMELLE, S.J.[1]
"Seigneur, notre Seigneur, qu'il est admirable ton nom sur toute la terre !" [2]
1. La Vigne divine, la Vigne d'avant tous les siècles a germé du Tombeau et elle a fructifié en nouveaux baptisés, comme en autant de grappes, à cet autel : que les réalités sensibles éclairent pour nous le chant du pressoir.  La vigne a été vendangée et, comme un pressoir, l'autel a regorgé de grappes.  Fouleurs au pressoir, vendangeurs à la cueillette, cigales juchées sur les arbres nous ont par leurs chants montré aujourd'hui encore, rayonnant de grâce, le Paradis de l'Eglise. 2. Qui sont les fouleurs ? Les prophètes et les apôtres qui entonnent pour nous la chanson du pressoir : "Pour la fin, en l'honneur des pressoirs"[3]. Qui sont les cigales ? Les nouveaux baptisés qui, trempés de rosée au sortir de la piscine, se reposent sur la croix comme sur un arbre, se réchauffant au Soleil de la justice[4], baignés de la lumière de l'Esprit, en stridulant les mots de l'Esprit : "Seigneur, notre Seigneur, qu'il est admirable ton nom sur toute la terre !"
3. Elles sont belles avec leurs ailes blanches[5], les cigales éloquentes de la piscine : oui, blanches sont leurs ailes car elles sont douées de parole.  Les cigales se nourrissent de rosée[6], les nouveaux baptisés sont fortifiés[7] par la Parole ; ce que la rosée est pour les premières, la Parole céleste[8] l'est pour eux, les seconds, et c'est à chacun d'entre eux qu'Isaac adresse ce souhait comme jadis à Jacob : "Voici que de la graisse de la terre - de l'Eglise - tu tireras ta subsistance[9], et de la rosée du ciel en haut[10]". 4. Le Dieu d'en haut, tu l'as vu en bas, sur la terre, dans la chair, comme rosée sur la campagne : engraisse-toi de la terre et de la rosée ! Les cigales, en suçant la rosée du ciel, n'ont pas fait de tort au ciel, et les nouveaux baptisés, recevant et gardant la parole de l'enseignement, n'ont pas fait de tort à ceux qui les instruisent[11] : ce qui fait du tort à la parole, en effet, ce sont des disciples qui n'écoutent pas. 5. Les cigales se taisent tandis qu'elles dégustent leur repas de rosée, mais quand le soleil s'est levé et a fait évaporer l'humidité de leur table, elles sentent l'aiguillon de la faim et, à jeûn, elles chantent et se consolent en jouant de leurs cithares ; les nouveaux baptisés, eux, si la rosée de l'Esprit les réjouit et les nourrit, c'est le Christ Soleil qui les réchauffe, et frappés d'admiration devant celui qui d'en haut les nourrit, ils disent "Seigneur, notre Seigneur, qu'il est admirable ton nom sur toute la terre !"
6. Mais puisque nous avons mentionné, la cigale, de même que l'auteur des Proverbes a dit : "Va vers la fourmi, paresseux" [12] à mon tour je dis : "Va vers la cigale, frère, imite sa façon de faire et deviens plus sage qu'elle !" De même que la cigale, voletant à travers les vergers et les champs et se reposant sur les arbres chargés de fruits, ne pille pas la pomme, ne dérobe pas la noix, ne secoue pas l'olivier, n'endommage pas la grenade, ne cause aucun ennui au cultivateur, mais se contente de son repas à elle, la rosée, spectatrice du bien d'autrui et non  prédatrice, de même toi, mon frère, campant en ce monde comme dans un champ, ne fais de tort à personne, ne fraude personne, ne calomnie personne[13], mais comme d'une rosée contente-toi de ce que Dieu t'a donné.  Comme la cigale sur l'arbre, sois crucifié au monde, stridule avec Paul : "Pour moi le monde est crucifié, et moi pour le monde" [14]. Lutte de ton mieux, nouveau baptisé, que la cigale ne te dépasse pas, que Dieu n'ait pas à te dire: "La tourterelle, la cigale et l'hirondelle, tous les volatiles des champs ont su reconnaître le temps de leur arrivée, mais ce peuple ne m'a pas connu"[15] ; qu'au contraire, toujours baigné de la rosée du Saint-Esprit et délivré des épreuves de l'hiver, fêtant le printemps et admirant la résurrection du Christ, tu puisses dire : "Seigneur, notre Seigneur, qu'il est admirable ton nom sur toute la terre", parce que né sur terre tu nous as appris à naître[16] nous aussi comme des cigales.
8. Que Jean le dise : "Ceux qui ne sont nés ni du sang ni d'un vouloir de chair ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu" [17]. De même en effet que la cigale est un enfant né sans semence, qu'elle a pour mère le sol, mais point de père, de même le Christ a pour mère une vierge, mais point de père qui l'ait procréé. Et de même que la cigale, une fois née de la terre, échappe d'abord presque à tous les regards, qu'elle gît sur le sol insignifiante, muette, objet de mépris, mais qu'une fois engraissée par la rosée et juchée au sommet[18] de l'arbre elle fait entendre sa musique dans les campagnes, de même le Christ à sa naissance était, comme une cigale, objet de mépris comme lui-même en témoigne : "Pour moi, je suis un ver et non un homme, honte pour les hommes et rebut du peuple" [19], mais après la rosée et l'arbre, après le baptême et la croix, dans le monde entier comme dans un champ[20] s'est fait entendre son évangile…
 
Notes et références :
[1] D'après le texte de l'édition Richard reproduit dans Βιβλιοθήκη Ελλήνων Πατέρων 37 (1968) p. 228 –229.
[2] Ps 8.2
[3] Ps 8.1 (titre).
[4] Mal 4.20
[5] L'insecte est en fait de couleur foncée, tirant sur le noir, mais les nouveaux baptisés, durant l'octave de Pâques, sont encore in albis, et ce sont des cigales "raisonnables" (λογικοί), c'est-à-dire douées de parole (conformément à la définition aristotélicienne de l'homme), terme que nous avons essayé de rendre, tant bien que mal, par "éloquentes" (il faudrait dire : "chantantes").
[6] Sur la physiologie et les mœurs des cigales d'après les anciens, voir Aristote, Platon, Elien.
[7] Στηριζόμενοι ils sont "raidis", capables de se tenir droits : sans doute l'auteur oppose-t-il implicitement la cigale adulte, avec son abdomen et ses ailes rigides, à celle qui émerge tout juste de terre encore molle (cf. à la fin de l'homélie) ; il n'y a pas à supposer qu'il ait connu l'existence souterraine de l'insecte à son stade larvaire.
[8] La pensée va et vient librement, au gré, des associations, de la parole que ces cigales sont capables de prononcer (le chant des Psaumes), ce qui les désigne comme des êtres humains, à la parole d'enseignement dont elles ont été nourries encore catéchumènes et qui les a "fortifiée," "engraissées", parole qui est en réalité parole de Dieu ("céleste"), voire s'identifie au Verbe...
[9] Traduction très libre, suggérée par le contexte : litt. : "tu auras ton séjour".
[10] Gen 27.39
[11] Les "didascales".
[12] Prov 6.6
[13] Cf. Luc 3.14.
[14] Gal 6.14
[15] Jér 8.7 (Symmaque).
[16] A renaître, évidemment.
[17] Jn 1.13 Les mss ne donnent que les premiers mots de la citation, sans le verbe, avec καὶ τὰ ἐξῆς...  Peut-être l'auteur avait-il ce verbe à la 1° personne du pluriel, en rapportant cette relative, qui dans le texte édité reste en l'air, à ἡμᾶς de la phrase précédente "... naître nous aussi comme des cigales, nous qui ne sommes nés ..." ; dans cette hypothèse, il faut supprimer les mots καὶ λεγέτω Ἰωάννης ou les remplacer par quelque chose comme φησὶν ὁ Ἰωάννης.
[18] ὑψωθῆναι, c'est le mot du Christ : "Quand je serai élevé de terre (ὅταν ὑψωθῶ ἐκ τῆς γῆς), j'attirerai tous les hommes à moi", Jn 12.32.
[19] Ps 21.7
[20] Faut-il citer Mt 13.38 : "le champ c'est le monde" ?
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