Voyage en Chine : 10.
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Jour 5, après-midi. Luoyang fut, à diverses époques, une des capitales de la Chine, mais ce qui est actuellement mis en valeur, c'est la figure de l'impératrice Wu Zetian. Sa vie est une sorte de roman que je vais vous résumer :
La "carrière" de Wu Zetian débute fort modestement lorsque vers l'an 637, à 13 ans, elle entre au harem de Tang Taizong, deuxième empereur de la dynastie Tang[1], agé d'environ 39 ans.
Lorsque Tang Taizong décède en 649, à 51 ans, Wu Zetian (25 ans) est placée d'office comme nonne dans un monastère bouddhiste, comme le voulait la coutume pour les concubines sans héritier. Sa période "monacale" ne dura guère : le nouvel empereur, Tang Gaozong – fils et successeur de Taizong – la fit revenir au palais à l'instigation de l'impératrice Wang qui craignait que la première concubine, Xiao (qui avait donné un héritier mâle à Gaozong) ne la supplante. Mal lui en prit : en moins de cinq années, par ses manoeuvres Wu Zetian obtint de l'empereur qu'il répudie l'impératrice Wang et déchoie Xiao, et les fasse emprisonner (elle se réserva de les faire exécuter l'année même de son accession au trône : on n'est jamais trop prudent !) La voie était libre, et en 655 elle put épouser officiellement (malgré de fortes oppositions : elle avait tout de même été une des concubines de son père !) et devenir impératrice consort à 31 ans.
Avec son empereur de mari, plus jeune qu'elle de 4 ans, ils eurent quatre fils (Li Hong, Li Xian, Li Zhe et Li Dan) et lorsque l'empereur mourut âgé de 55 ans en décembre 683, elle devint impératrice douairière. L'aîné, Li Hong étant mort (peut-être opportunément) et Li Xian ayant été banni, c'est Li Zhe (27 ans) qui fut nommé pour régner sous le nom de Zhongzong, avant que sa mère ne l'écarte du pouvoir deux mois à peine après sa nomination, le remplaçant par Li Dan (Ruizong). Mais si selon le protocole elle n'est que la mère de l'empereur régnant, dans les faits, c'est une véritable régence qu'elle exerce jusqu'en 690 où, à 66 ans, elle dépose Ruizong et se proclame "Sheng Shen Huangdi" (聖神皇帝), c’est-à-dire "Empereur saint et suprême".
Devenue "empereur"[2] elle décréta rompre avec la dynastie Tang pour renouer avec l'ancienne (et quasi mythique) dynastie Tchou (周 zhōu) et en profita pour déplacer la capitale de Chang'an (l'actuelle Xi'an) à Luoyang. Extrêmement bouddhiste (en fait, le bouddhisme a été pour elle un moyen de contourner les règles confucéennes sur le rôle politique des femmes : elle n'hésita pas à faire rédiger une "prophétie", le Sutra du Grand Nuage (Dayun Jing), "prédisant" la venue d’une femme souveraine !) on lui doit un des plus imposants ensemble sculpté des grottes de Longmen, le "temple Fengxian". Mais elle sut aussi jongler avec les autres forces politiques en présence pour se maintenir au pouvoir durant les quinze années que dura cette aventure qui prit fin en 705 lorsqu'elle fut contrainte d'abdiquer suite à un coup d'État mené par des fonctionnaires de la cour, alors qu'elle était gravement malade. Elle a alors dû céder le trône à son fils, l'empereur Zhongzong, qui restaura ainsi la dynastie Tang. Elle est décédée peu de temps après, âgée de 81 ans, la même année.
Bref si je me suis étendu sur cette figure historique, c'est qu'à Luoyang on peut visiter, son palais immense, la "Salle du ciel" (Tiantang), la "Salle brillante" (Mingtang) et même l'impressionnante pagode à neuf étages, et d'autres monuments, tous splendides, tous en parfait état de conservation… mais tous neufs puisqu'aucun de ces monuments n'existaient avant 2015. Ce sont des "reconstruction" modernes, basées sur des fouilles opérées à partir de l'an 2000, pour promouvoir le tourisme, une sorte de décor immersif pour se sentir "comme à l'époque". Sinon, la pagode médiévale, au centre de la vieille ville est très belle aussi (et authentique).
Nommer les empereurs
Il convient de dire un mot des noms des empereurs. Pour cela, je vais prendre le cas d'un de mes préférés, mais cela vaut pour tous.
Ainsi, celui qui est connu sous le nom "Tang Taizong" s'appelait en fait Li Shimin (李世民) avant son accession au trône (Rappelons que Li est le nom de famille !) Une fois empereur, il fut désigné par des titres comme Votre Majesté (陛下, Bìxià), Fils du Ciel (天子, Tiānzǐ), Empereur (皇帝, Huangdi) mais plus jamais par son nom propre, devenu tabou. Enfin, ce n'est qu'après sa mort que le titre Tang Taizong (唐太宗) sous lequel il est connu et qui signifie "Grand Ancêtre Tang" lui fut donné comme "nom de Temple" par lequel sa mémoire était commémorée. De fait actuellement, les empereurs sont généralement désignés par leur "nom de temple". De plus, l'empereur donnait un nom à son règne : pour Tang Taizong, ce fut 贞观 (Zhēnguān) qui signifie à peu près "observer la rectitude" ou "maintenir une vision droite". Ainsi, lorsqu'on lit, sur la stèle chrétienne de Xi'an qu'Artaban le Perse, chrétien de grande vertu, "arriva à Chang'an la neuvième année de l'ère Zhenguan", cela signifie qu'il arriva en 635, neuvième année du règne de Taizong.
De même lorsque la même stèle indique que "Dans les années Shengli, les fils du Çākya, profitant de leur force, ouvrirent à l'envi la bouche avec arrogance dans le Zhou oriental", cela signifie que durant le règne de Wu Zetian, les bouddhistes, fortement soutenu par le pouvoir impérial, profitèrent de leur prépondérance à Luoyang pour tenter de s'imposer.
Un cas un peu particulier est celui de "l'empereur Qin" que nous croiserons à Xi'an. Souverain du royaume de Qin, Yíng Zhèng trouva que son titre de "roi" était un peu insuffisant lorsqu'il eut "unifié en un seul empire" les cinq royaumes combattants en 221 avant notre ère, et décréta prendre désormais le titre de "Premier auguste souverain de Qin" (秦始皇帝 Qín Shǐ Huángdì, à prononcer à peu près Tchin-sheu Houang-di) que l'on trouve aussi sous la forme abrégée Qín Shǐ Huáng. C'est sous ce nom qu'il est connu aujourd'hui puisqu'il n'a pas reçu de "nom de temple", usage qui n'apparaîtra que plus tard. C'est aussi le seul empereur à avoir connu de son vivant le nom/titre par lequel il est connu.
Quant aux souveraines que nous avons mentionnées (Wu Zetian 武则天 d'une part et Cixi 慈禧 d'autre part) quoiqu'elles n'aient pas eu de "nom de temple", ce n'est pas non plus leur nom, mais des noms posthumes abrégés.
[1] La dynastie Tang a été fondée en 618 par Li Yuan, duc de Tang, qui est devenu l'empereur Tang Gaozu.
[2] Son titre en tant qu'épouse de Gaozong était 皇后 húang-hòu, mais là elle prend directement le titre de l'empereur : Huangdi. Un siècle plus tard, un événement quelque peu semblable se passa à la cour de Constantinople : après avoir exercé la régence pour son fils, l'empereur Constantin VI, Irène a décidé de le démettre du pouvoir en 797, l'a fait aveugler et s'est proclamée seule souveraine de l'Empire byzantin et, négligeant le titre traditionnel d'impératrice (βασίλισσα, basilissa), elle se fit nommer "Basileus" (Βασιλεύς), le titre réservé à l'empereur.
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