Lettre à mon instit'

Publié le par Albocicade

Il y a quelques années, mon ancienne institutrice eu l'idée, à l'occasion de ses 80 ans, d'inviter les élèves de ses dernières classes.

Je répondis par courrier pour accepter l'invitation.

C'est cette lettre dont je vous livre quelques extraits.


Ainsi donc, c'est "Eugénie".

Comment l'aurions nous su, nous pour qui vous étiez "Madame C**".

Enfin, "Madame C**" en classe, ou quand vous étiez dans les parages, puisque hors d'écoute, nous ne connaissions que "La Mère C**", secrètement fiers que nous étions de notre impertinence. Fiers jusqu'au jour où, en classe, vous nous avez assené un "Je sais bien que quand j'ai le dos tourné, vous m'appelez la Mère C**". Finalement, notre secret n'était pas si impénétrable que cela...

De nos jours, dès la maternelle, on appelle l'instit, la maîtresse par son prénom, mais de notre temps...

Car c'était bien une autre époque, celle où, en classe, vous nous parliez des "Boches" (et non des Allemands), et de la manière dont vous passiez des messages pour la Résistance dans les poignées de votre vélo. La guerre était toute proche, quoique terminée depuis presque 30 ans.


Lorsque j'ai reçu votre invitation, ce fut une grande émotion.

J'en parlais donc autour de moi. Ainsi, ayant dit à un collègue : "Tu te rends compte, mon ancienne maîtresse qui vient de m'écrire, pour nous inviter, avec mon épouse"; je l'entendis me répondre : "Mais comment a-t-elle eu ton adresse ?". Et quand j'expliquais "Je crois qu'elle a aussi été la maîtresse de mon frère", il s'exclama, désabusé : "Hé oui, il y a des gonzesses, comme ça..."

Il y a surtout des mots, "comme ça", chargés de quiproquo...

Ainsi "adultère", dont j'ai longtemps supposé qu'il désignait le fait d'être adulte.

Heureusement, votre passion du dictionnaire - que vous avez tout fait pour nous communiquer - m'a permis, de me rendre compte de ma méprise et d'envisager ma vie d'adulte autrement. Et lorsque des travaux on ne peut plus byzantins ont mis sous mes yeux des termes comme "amphigouri", "catavasia" ou "transverbération", j'ai eu recours au même "juge de paix" (l'expression n'est pas de vous, que voulez-vous, j'ai aussi d'autres sources), et je vous laisse deviner lequel de ces mots je n'ai pas trouvé, même dans le Grand Robert.


Mais il ne suffit pas de savoir écrire des mots, et d'en connaître le sens, encore faut-il savoir les bien prononcer. Nous n'avions pas alors l'alphabet phonétique international, mais qui ne se souvient de votre insistance sur "camiiiion" ?


C'était encore une époque où la science semblait en être à ses balbutiements. On – "on", pronom malhonnête – venait de découvrir que, dans le sang, outre les globules rouges et blancs (nos actuels hématies et leucocytes), et le plasma, se trouvaient des "plaquettes". Et vous nous expliquiez que ces plaquettes ne servaient à rien, qu'elles étaient des fragments de globules rouges, des sortes de déchets dont l'organisme se débarrassait. Quand on pense que de nos jours, ces "déchets" font l'objet de prélèvements spéciaux, étant d'indispensables facteurs de coagulation... Ainsi les derniers résultats de la science, de la recherche, ne sont pas forcément les plus fiables... et ce constat reste actuel.


Et le calcul ! Ais-je brillé dans cette discipline ? Si ce fut le cas (ce dont je doute un peu), cela n'aura guère duré. De toute façon, il est probable que mon frère, dans sa passion pour les chiffres (il est tout de même allé jusqu'en "Math Spé") ait génétiquement confisqué tout ce qui de près ou de loin pouvait ressembler à un quelconque attrait mathématique. Aussi, j'ai toujours préféré les mots, les verbes, et même, plus tard le Verbe (celui qui était "Au commencement...", mais c'est une autre histoire, et vous ne nous en parliez pas).


En parlant d'histoire, et de géographie, je me souviens des immenses cartes suspendues au mur mais à part ça ? De 1515, ou de Noël 800... nul souvenir. Non, en dehors des Boches, je ne me souviens pas


 Voila, vous étiez la "Maîtresse", et nous les "élèves".


Mais, à L***, l'école ce n'était pas seulement la Maîtresse ; c'était sa famille, logement de fonction oblige. Et c'est dans ce logement que j'ai vu, pour la première fois, une mâchoire de poisson scie.

Mais surtout, il y avait "M'sieur C**", que nous voyions retourner la terre de votre jardin. Son impressionnante cicatrice sur le ventre ne pouvait avoir qu'une seule explication : il avait avalé une arête de poisson ! (Nous aussi, nous en étions à nos balbutiements scientifiques...) (…/…)


Il y avait aussi vos enfants. Ils étaient grands, et nous ne les connaissions guère. Cependant, quelle fête étrange lorsqu'un matin nous avons trouvé sur chacun de nos pupitres 3 ou 4 bandes dessinées. Elles provenaient de la "chambre à J***", il s'en débarrassait, étant devenu trop grand pour les lire. Ainsi, c'était par l'école que nous avions eu des bandes dessinées !

(…/…)

Merci d'avoir pensé à nous pour vos 80 ans.


Publié dans Vie quotidienne

Commenter cet article