Le chant des larmes

Publié le par Albocicade

Prophète Jonas

 

J'avais prévu, pour aujourd'hui, un petit "commentaire périphérique" du Livre de Jonas.

Comme mes réflexions tournaient autour du prophète maritime, je ressortis – sans trop y penser – un opuscule le concernant. Où avais-je pu dénicher ce livret, sans date, et dont la typographie évoque furieusement celle d'une vieille machine à écrire ?

Je le survolai, ponctuellement intéressé ici ou là par une réflexion, une citation.

Et, à la fin du volume, sans autre précision, une "Hymne de Romanos le Mélode".

Après quelques recherches, il doit s'agir de l'hymne publiée par ailleurs en 1964 sous le numéro "8b" dans le volume 99 des Sources Chrétiennes (mais comme je ne l'ai pas, je n'ai pas pu vérifier) Quant à la traduction, probablement est-elle de l'auteur de l'opuscule ?

Puisque nous sommes encore en plein Carême (et que Romanos est un des auteurs les moins présents sur la Toile) je la met en ligne. C'est à peine si j'ai modifié deux ou trois expressions, qui paraissaient bien vieillies dans cette traduction.

Pour ce qui est de mon "commentaire périphérique", promis, plus tard.

Un dernier mot, avant de laisser la place à Romanos : j'ai emprunté le titre de ce billet à un livre d'Olivier Clément dans lequel il présente une traduction du grand canon d'un autre hymnographe : St André de Crête.

 

HYMNE DE ROMANOS LE MELODE

sur le repentir des Ninivites

 

L'hôpital du repentir est ouvert à toutes les maladies morales:

venez, hâtons-nous d'y aller,

et d'y prendre de la vigueur pour nos âmes.

C'est en lui que la pécheresse a retrouvé la santé,

en lui que Pierre s'est délivré du reniement,

en lui que David a refréné la souffrance de son cœur,

en lui que les Ninivites ont été guéris.

N'hésitons donc pas, levons-nous,

montrons notre blessure au Sauveur et laissons-nous panser.

Car il surpasse tout désir dans l'accueil

qu'il fait à notre repentir.

 

Jamais aucun salaire n'est exigé d'un seul de ceux qui vont à lui,

car ils ne pourraient offrir un cadeau de même valeur que le soin.

Aussi ont-ils retrouvé gratuitement la santé,

mais ils ont donné ce qu'ils pouvaient donner :

au lieu de cadeaux, des larmes,

car ce sont là pour le Libérateur

de précieux objets d'amour et de désir.

Témoins la pécheresse ainsi que Pierre, David et les Ninivites,

car c'est en apportant seulement leurs gémissements

qu'ils sont allés aux pieds du Libérateur,

et il a reçu leur repentir.

 

Les larmes sont souvent plus fortes que Dieu,

si l'on peut dire, et lui font véritablement violence :

car le Miséricordieux se laisse avec joie enchaîner par les larmes,

par les larmes de l'esprit du moins,

non par celles du corps, dont les chagrins sont la cause :

nous pleurons les morts, nous larmoyons sur nos maux,

car la chair est une boue qui ruisselle sans fin.

Pleurons donc du coeur, de la manière par laquelle les Ninivites,

grâce à la contrition, ont ouvert le ciel

et ont été vus du Libérateur,

qui a reçu leur repentir.

 

Que notre esprit médite sur eux,

car ils font le sujet que nous avons à traiter;

occupons-nous à écouter ce qu'ils ont fait.

Après cet effrayante annonce qu'avait proclamée Jonas

devant ce peuple intempérant,

après cette menace qu'on ne pouvait ni soutenir ni conjurer,

proclamée d'avance par le Prophète,

les Ninivites, en ouvriers habiles, s'empressèrent de consolider la cité

que les mauvaises actions avaient ébranlée,

en prenant pour fondation, non la pierre,

mais un sûr rocher : le repentir.

 

Ayant lavé sa souillure dans des flots de larmes,

ils l'ornèrent entièrement de leur prière,

et Ninive convertie plut au Miséricordieux.

Car elle présenta aussitôt la beauté de son coeur

à celui qui sonde les coeurs,

et couvrant de cendre sa chair enlaidie par le sac,

elle se frotta de l'huile des bonnes oeuvres,

et, parfumée de jeûne, elle retourna à son ancien mari

et s'attacha à lui, de sorte que l'époux

embrassa son repentir.

 

Son roi – un sage – jouant le rôle de paranymphe,

ordonna alors à toute la ville de se revêtir de vertu;

il la para donc comme une épousée

et il préparait les bêtes de somme et les troupeaux

comme pour les apporter en dot, disant :

"Je t'offre tout : réconcilie seulement,

mon époux, mon Dieu, mon sauveur,

fais rentrer en grâce celle qui s'est prostituée,

qui a trahi le commerce immaculé de ta pureté :

car voici que, dans son amour,

elle t'offre en présent le repentir.

 

Voix des bêtes qui réclament leur pâture!

J'ai ordonné à tous les animaux comme à tous les hommes

de jeûner jusqu'à ce que tu nous rendes ton amour.

Si moi, le souverain, j'ai péché, frappe-moi seul

et prends en pitié tous les autres.

Mais si nous avons tous failli, écoute la voix de tous,

les mugissements des boeufs et des moutons

et la supplication des hommes.

Que vienne seulement ton secours, et toute terreur est dissipée.

Aucune crainte ne nous effraie,

si tu reçois ce que nous t'offrons : le repentir.

 

Celle qui a secoué ton joug de son col, bon Sauveur,

se jette à tes pieds et s'empresse de le reprendre.

Ninive, la rebelle, se jette à tes pieds

et moi, roi misérable et ton misérable serviteur,

puisque je suis indigne du trône, je m'assieds sur de la cendre.

Puisque j'ai insulté la couronne, je répands sur moi la poussière.

Puisque je ne mérite pas la pourpre, j'ai revêtu un sac

et j'ai éclaté en lamentations.

Ne me méprise donc pas, jette un regard sur nous, mon Sauveur,

et accueille notre repentir.

 

Qu' y gagnerais-tu si tu anéantissais Ninive, ô seul impeccable?

La poussière peut-elle proclamer ta louange dans les enfers ?

C'est pourquoi nous, les vivants, nous te cherchons:

ce que tu es, montre-le à tes esclaves.

Tu es compatissant, miséricordieux :

prends-nous en pitié, fais-nous miséricorde.

Ne fais pas de nous le souffre-douleur de nos ennemis.

Que nous ne soyons pas un objet de haine

comme les habitants de Sodome !

Que ta ville ne devienne pas soudain la risée de mes ennemis,

mais, dans ta miséricorde,

reçois aujourd'hui notre repentir.

 

Ninive, nef en perdition qui a perdu tout espoir de vie,

crie et implore le libérateur de tous, qu'il te rende sa droite,

car moi qui te gouverne, je ne suis pas écouté :

c'est que les péchés de tous apparaissent en moi seul.

Voila pourquoi tu dois crier : peut-être cédera-t-il à tes prières,

peut-être se laissera-t-il mieux fléchir par tes larmes.

Pleure, jeune femme, pleurez, jeunes gens,

pleurez, l'adolescent comme la vierge,

et vous, vieillards, et vous, petits enfants.

A la face du Seigneur, offrons notre repentir

 

Ayant ainsi légiféré, le roi très sage

et digne de toute louange

trouva la ville aussi obéissante qu'il le désirait.

Le nourrisson refusa le sein,

les enfants qui avaient péché renoncèrent aux plaisirs,

les femmes tinrent le mariage pour respectable

et gardèrent leur couche sans souillure ;

tous les jeunes gens et les vieillards ensemble,

par des prières, des processions ; des jeûnes, des bonnes oeuvres,

courbèrent le dos, et les voyant agir ainsi,

Dieu accueilli t leur repentir.

 

Et pour que nous connaissions le plus grand bien,

l'Ecriture ne dit pas seulement qu'ils se mortifièrent,

elle ne raconte pas seulement qu'ils usèrent de jeûnes et du sac,

mais ce qu'ils firent ensuite.

Chacun cria vers le Seigneur, sans relâche ;

ils revinrent à celui qu'ils avaient fui,

car ils ne trouvèrent personne d'autre qui se laissât ainsi toucher,

qui se repentît des maux, qui fût heureux de sauver,

qui aimât racheter et libérer, qui fût disposé à la clémence

et accueillit leur repentir.

 

Aussitôt qu'il vit cela,

Jonas se dessécha de chagrin, disant :

"Je ne disais pas que tu aurais pitié et que tu ne tuerais point,

ami de  la vie.

C'est pour cela que je m'empressais de fuir :

non pas pour que tu ne m'envoies point ici, mais pour ne pas mentir.

Et si j'ai perdu courage, ce n'est pas parce que tu m'as sauvé,

mais je demandais ceci :

"De même que j 'ai été le héraut de ton premier message,

puissé-je être aussi jugé digne de celui-ci !"

Mais j'ai été le héraut de ta colère et non de l'absolution.

Je suis un serviteur dur; toi, tu es doux

et tu aimes le repentir.

 

Accorde-moi une seule goutte de tes miséricordes,

puisque je suis ton serviteur : prends mon âme,

car il vaut mieux pour moi mourir, que vivre".

Puis ,ayant ainsi parlé, il s'endormit,

car le sommeil est un perpétuel compagnon du chagrin.

Et l'Etre inaccessible au sommeil rafraîchit Jonas assoupi

avec l'ombre de la coloquinte, dont il couvrit ce corps découragé,

enseignant par elle au Prophète à détester la dureté de coeur,

à compatir avec tous,

à aimer le repentir.

 

Voyez: la figure de la loi se reconnaît clairement dans la coloquinte.

Car celle-ci, ayant poussé pendant la nuit, ombragea Jonas;

et la loi cachant l'avenir sous son ombre, a crû dans la nuit

comme un rameau pour Moïse, sous la nuée.

Mais la grâce, qui s'est levée récemment comme un soleil,

a fait disparaître la loi comme le végétal.

Aussi le monde, comme le Prophète, s'est-il aperçu à son réveil

que la grâce a fauché tout le chiendent de la loi

et a planté en nous le repentir.

 

Le prophète Jonas se réjouit en apercevant alors la coloquinte,

puis perdit courage aussitôt dès qu'il la vit desséchée.

Mais le Créateur dit au saint:

"Si tu es désolé à l'excès pour ce qui ne t'a pas coûté de peine,

si une fleur t'a affligé, combien plus l'homme le devrait-il ?

Si, pour de l' herbe séchée, tu es ainsi attristé,

ne dois-je pas avoir pitié d'une aussi grande ville,

qui renferme en ses limites cent vingt mille hommes bien comptés?

Sois donc magnanime, et satisfais-toi avec moi

de leur repentir."

 

Fils de l'Unique, ô Dieu unique,

toi qui fais la volonté de ceux qui t'aiment,

protège-les dans ta miséricorde contre la menace à venir,

ô Impeccable.

Comme jadis tu as eu pitié des Ninivites

et jugé Jonas digne de tes mystères,

de même aujourd'hui, affranchis du jugement ceux qui te chantent;

et à moi, pour salaire de ma parole, accorde le pardon :

car je sais parler, mais agir, je ne le sais pas.

Ainsi donc, puisque je n'ai pas, Sauveur,

d'oeuvres dignes de ta gloire,

sauve-moi au moins pour mes paroles,

toi qui aimes le repentir.

 

Publié dans Cigale patristique

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