La bergerie

Publié le par Albocicade

+vict

J'étais tout minot ; six ans peut-être, sept tout au plus. La famille était allée rendre visite à des amis dans un hameau du côté d'Aspres sur Buech, et bien sûr, j'en étais.
Au cours de la journée, notre hôte dit : "Au fait, juste à côté, il y a une sorte d'ermite orthodoxe qui s'est installé dans une vieille bergerie ; si ça vous dit, nous pouvons aller lui rendre visite…"
Quoique peu enclins à la prière, les parents acquiescèrent, probablement curieux, suivis de la marmaille.
Je ne me souviens absolument pas de l'ermite, ni même de la bergerie. Juste, bien calé dans un coin de ma mémoire, le souvenir d'une sorte de pièce voûtée, plutôt sombre, avec – contre un mur – une icône faiblement éclairée par une bougie. C'est tout.
Au fil des années, l'ermitage a vu arriver des personnes en quête de spiritualité, en quête du Christ… Beaucoup simplement de passage pour quelques semaines, quelques mois. D'autres sont devenus moines.
 
A vrai dire, je n'ai pas suivi cette évolution de près. Et même, depuis que j'en ai eu connaissance il y a plus de vingt ans (alors que je venais de découvrir l'Evangile grâce au zèle bienveillant de quelques protestants) les contacts sont restés rares : éloignement géographique, difficulté de se rendre avec femme et enfants dans un monastère d'homme…
Contacts rares, donc, mais vraiment appréciés.
Aussi, lorsque dernièrement je sus que je serais dans les parages un dimanche, je décidai de profiter de l'occasion qui m'était offerte.
A part la neige qui avait fondu depuis la dernière visite (en hiver, il y a environ six ans, pour une liturgie dans la petite chapelle St Martin à l'entrée du monastère), la route n'avait pas changé. Par contre, au milieu de la cour du monastère, une belle église, flambant neuve, constitue une nouveauté de taille !
J'entre ; les matines sont commencées depuis longtemps. Dans les stalles, quelques moines, un novice, et un jeune venu réviser en vue de ses examens.
Si de l'extérieur l'église est belle, de l'intérieur, elle est magnifique : colonnades, iconostase, ouvertures… l'ensemble est harmonieux, rafraîchissant.
Oui, c'est bien le mot. Et même, ça caille : comme un âne, je suis venu en chemisette… bien fait pour moi.
Quelques rares habitués arrivent pour la Liturgie.
Le chœur (trois moines, dont un  hiéromoine) chante. Les mélodies sont byzantines, mais les paroles en français… je peux suivre, entrer dans la prière.
Je n'en dirai pas plus : il en est de ces moments trop intimes qu'il n'est pas utile de décrire.
 
Au sortir de la liturgie, après le café, je suis convié à partager la table des moines… je les avais prévenu que je serais seul.
Le réfectoire est simple, rustique, monacal. Sur le buffet, un téléphone décroché : qu'y aurait-il de si urgent qui ne puisse attendre une heure ou deux ? Nous sommes aux antipodes de la dictature du portable.
Bénédiction. Nous prenons place.
A peine assis, un des moines se relève pour rejoindre, en bout de table, un lutrin : pendant que nous mangerons en silence, il lira des passages de la vie d'un saint. Ce jour là, c'était l'Ancien Païssios de l'Athos.
Fin du repas, clochette, le moine cesse sa lecture.
Bénédiction. Nous quittons la table tandis que le moine lecteur prend place : il va pouvoir manger.
 
Soutane noire et barbe copieuse (mais la description pourrait plus ou moins s'appliquer à n'importe lequel d'entre eux), un des moines me fait visiter les lieux :  un peu à l'écart, la première église… une ancienne bergerie. Bien sûr, probablement celle que j'avais vu, il y a déjà quelques décennies. Nous faisons le tour, tout en devisant : l'ancien baptistère, le cimetière, l'hôtellerie, et (la fierté se laisse entendre dans la voix) le clocher qui vient d'être achevé…
 
Puis l'archimandrite Victor me reçoit. C'est le fondateur du monastère, l'ermite d'il y a longtemps. Ce doit être la quatrième fois que nous nous rencontrons en presque quarante ans.
Il y a quelques années, la maladie –  plus que l'age – l'a décidé à remettre la charge de conduire la communauté à un moine plus jeune (qui ce jour là était à Manosque, pour célébrer la Liturgie dans une chapelle dépendant du monastère).
 
Après les vêpres, vers 15h30, je redémarre la voiture direction la vallée, direction la maison.
Le retour ne se fera pas en cinq minutes, je le sais bien. Cela me laissera le loisir de méditer sur le temps étrange qui, fécondé par la prière, fait d'une bergerie une église ; d'un ermite un higoumène…
Ah, au fait, pour en savoir plus : le monastère a un petit site
 

Publié dans Cigale en prière

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