Interprétation du livre de Jonas

Publié le par Albocicade

JONAS2


Il y a quelques temps, j'avais posté en commentaire sur un autre blog une petite note à propos du "Signe de Jonas".

Suite à cela, m'est revenue en mémoire un texte que j'avais écrit en 1994.

A cette époque, une question me tracassait : "Pourquoi Jonas a-t-il réagi ainsi ?"

Sur la base de cette interrogation, j'avais réalisé, entre exégèse et fiction, un petit "commentaire périphérique"… que j'ai retrouvé en fouillant mes archives.

Alors - avec retard - je vous l'offre.

Prologue

Il s'appelait Yonah, mais la postérité, qui ne respecte pas grand chose, le nomme Jonas, et c'est donc sous ce nom que nous allons connaître son histoire.

Il habitait la petite ville de Gath-Epher, celle qui s'appelle de nos jours El-Mechhed, à six kilomètres au Nord-Est de Nazareth, en Galilée.

Je dis  "de nos jours", car tout cela se passait au VIIIe siècle avant notre ère, il y a environ 2750 ans...

Il habitait donc Gath-Epher, avec au Nord-Est , à 70 km Damas, et, plus loin, à 850 km par la route des caravanes, Ninive-la-Grande, Ninive-la-dévoreuse-d'homme, Ninive.

Au Nord-Ouest, sur la côte, on trouvait Tyr, Sidon, Guébal; et au Sud-ouest, à une centaine de km, encore un port: Yapho qui survécut sous les noms de Joppé, puis de Jaffa.

Enfin, bien loin de là, de l'autre coté de la Grande Mer, après ce que l'on appelle le "détroit de Gibraltar", sur la côte Ouest  de l'Espagne: Tarsis.

Et lui, Jonas, qui était-il?

Le fils d'Amitthaï, certes, mais encore?

Un juif. Un de ces privilégiés, qui pouvait à juste titre  prétendre connaître de Dieu autre chose que des spéculations plus ou moins hasardeuses.

Dieu Lui-même ne s'était il pas manifesté à Abraham, puis à Moïse, puis même à tout le peuple? N'avait Il pas donné au peuple la règle pour tracer sa vie en droiture , cette Thora, joyau inestimable? Et lorsque même - ce qui  était arrivé hélas bien des fois - le peuple se  désintéressait de Dieu et de Sa Thora, n'avait-Il pas parlé à des hommes pour en faire ses "porte-paroles", ses prophètes?

Oui, tout cela était vrai, et Jonas n'était pas le moins qualifié pour en parler, lui qui, quelques mois plus tôt, avait reçu de Dieu l'ordre de proclamer que  le royaume d'Israël, le Royaume du Nord comme on l'appelait, son royaume, irait en s'agrandissant sous le règne d'un roi Jéroboam.

Pourquoi? peu lui importait: Dieu avait parlé aux "Pères", Dieu continuait à parler, Dieu se préoccupait de son peuple, cela suffisait à le rendre heureux. Il était protégé de tout mal, puisque Dieu était avec lui. Et puis sa joie d'homme, son bonheur d'homme, c'était sa femme, sa femme et ses deux enfants: un garçon qui, pourquoi pas , pourrait être prophète un jour lui aussi, qui pourrait connaître le Vrai-Dieu, et une fille, si belle, toute joie et sourire, tout le portrait de sa mère... Vraiment, Dieu  était avec lui!

Enfin, il l'avait cru, parce qu'aujourd'hui, tout cela n'existe plus... Son fils, tombé d'un rocher était mort au bout de deux jours, et rien, ni médecine ni prière n'avait pu le sauver. Sa fille  avait été retrouvée noyée, alors qu'elle était chez des cousins de Kinnéreth; quand à sa femme... elle... mais à quoi bon en parler encore...? A quoi bon remuer ces souvenirs...

Tant de douleur... de larmes... de cris.

Et tout cela en moins de deux semaines... Et Dieu qui n'a rien fait pour empêcher cela, le Tout-Puissant qui a permis ça... Le Dieu-Vivant qui ne l'a pas protégé, voire même qui l'a trahi, qui se moque de lui, lui qui toute sa vie s'était consacré à son Dieu... Non pas qu'il ait été parfait, non, ça il le savait, il connaissait son péché, mais il faisait de son mieux... Finalement, la vie n'était qu'une farce, une sinistre farce...

Et Dieu?... Il n'osait pas vraiment le dire, mais il se souvenait de cris de Job et trouvait là seulement des mots qui parlaient vraiment de Dieu; et c'étaient des mots de révolte, des mots provocants.

Et que pouvait-il faire d'autre? N'était il pas lui même le garant que le Dieu d'Israël était le vrai Dieu, lui qui avait étudié et étudié encore la Thora, lui qui était... qui avait été prophète. Et pourtant ce Dieu... le seul Dieu dans lequel il puisse croire, ce Dieu l'avait abandonné, trahi, humilié. Alors les mots joie, foi, espérance, et même le mot vie étaient bannis de son vocabulaire, comme étant vide de sens, puisqu'étant bannis de sa vie.

Pour le reste, il attendait, il attendait de pouvoir enfin non pas mourir, mais cesser de vivre, pour enfin cesser de souffrir.

Quand à Dieu... que pouvait-il faire? Ce qu'il vivait - et c'était vrai - s'opposait à ce qu'il savait - et c'était vrai aussi - alors... il ne savait plus.

Voilà, c'était comme ça.

Il n'était pas Job  qui se repent de ses paroles; il était Job qui parle... et comme Job qui parlait, il attendait une réponse, une explication de Dieu.

Et tant que cette explication ne serait pas venu, il n'avait pas grand chose à faire avec ce Dieu... avec Dieu.

Et si Dieu avait besoin d'un prophète, Il n'avait qu'à trouver quelqu'un d'autre: il  n'était plus prêt à s'investir pour un Dieu dont il n'était plus vraiment sûr; ...pour ...son ...Dieu.

C'est pourquoi, lorsq'un jour...

 

 

 

La parole du Seigneur fut adressée à Jonas, fils d'Amitthaï,

en ces mots:

Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et

crie contre elle !

car sa méchanceté est montée jusqu'à moi,

Jonas se leva pour s'enfuir à Tarsis,

loin de la face du Seigneur.

Il descendit à Japho, et là, trouva un navire qui allait à Tarsis;

il paya le prix du transport, et s'embarqua pour aller avec les passagers

à Tarsis, loin de la face du Seigneur.

Mais le Seigneur fit souffler sur la mer un vent violent,

et il s'éleva sur la mer une grande tempête.

Le navire menaçait de faire naufrage.

Les marins paniqués implorèrent chacun leur dieu,

et jetèrent à la mer les objets qui étaient sur le navire,

afin de l'alléger.

Jonas descendit au fond du navire, se coucha, et s'endormit profondément.

Le timonier s'approcha de lui, et lui dit:

Pourquoi dors-tu ? Lève-toi, invoque ton Dieu !

peut-être voudra-t-il penser à nous, et nous ne périrons pas.

Et il se dirent l'un à l'autre:

Venez, et tirons au sort,

pour savoir qui nous attire ce malheur.

Ils tirèrent au sort, et le sort tomba sur Jonas.

Alors ils lui dirent:

Dis-nous , toi qui nous attire ce malheur,

Quel est ton métier?

D'où viens-tu ?

Quel est ton pays?

De quel peuple es-tu?

Il leur répondit:

Je suis Hébreu, et je crains le Seigneur,

le Dieu des cieux, qui a fait la mer et la terre.

Ces hommes eurent une grande frayeur, et ils lui dirent:

Pourquoi as-tu fait ça ?

En effet, ces hommes savaient qu'il fuyait loin de la face du Seigneur,

parce qu'il le leur avait déclaré.

Ils lui dirent:

Que te ferons-nous, pour que la mer se calme envers nous ?

Car la mer était de plus en plus orageuse.

Il leur répondit:

Prenez-moi, et jetez-moi à la mer :

la mer se calmera pour vous.

Je sais bien que c'est moi qui attire sur vous cette grande tempête.

Ces hommes ramaient pour gagner la terre, mais ils n'y arrivaient pas,

parce que la mer s'agitait toujours plus contre eux.

Alors ils invoquèrent le Seigneur, et dirent :

O Seigneur, ne nous fais pas périr à cause de la vie de cet homme,

et ne nous charge pas du sang innocent !

Car toi, Seigneur, tu fais ce que tu veux.

Puis ils prirent Jonas, et le jetèrent dans la mer.

Et la fureur de la mer s'apaisa.

Ces hommes furent saisis d'une grande crainte du Seigneur,

et ils offrirent un sacrifice au Seigneur, et firent des voeux.

Le Seigneur fit venir un grand poisson pour engloutir Jonas,

et Jonas fut dans le ventre du poisson trois jours et trois nuits.

Jonas, dans le ventre du poisson, pria le Seigneur, son Dieu.

Il dit:

Dans ma détresse, j'ai prié le Seigneur,

Et il m'a exaucé;

Du fond du séjour des morts j'ai crié,

Et tu as entendu ma voix.

Tu m'as jeté dans l'abîme, dans le coeur de la mer,

Et les courants d'eau m'ont environné;

Toutes tes vagues et tous tes flots ont passé sur moi

Je disais: Je suis chassé loin de ton regard !

Mais je verrai encore ton saint temple.

Les eaux m'ont couvert jusqu'à m'ôter la vie,

L'abîme m'a enveloppé, Les roseaux ont entouré ma tête.

Je suis descendu jusqu'aux racines des montagnes,

Les barres de la terre m'enfermaient pour toujours;

Mais tu m'as fait remonter vivant du gouffre,

Seigneur, mon Dieu!

Quand mon âme était abattue en moi,

Je me suis souvenu du Seigneur,

Et ma prière est parvenue jusqu'à toi,

Dans ton saint temple.

Ceux qui s'attachent à de vaines idoles,

Éloignent d'eux la miséricorde.

Pour moi, je t'offrirai des sacrifices

avec un cri d'actions de grâces,

J'accomplirai les voeux que j'ai faits:

Le salut vient du Seigneur.

Le Seigneur parla au poisson, et le poisson vomit Jonas sur la terre.

La parole du Seigneur fut adressée à Jonas une seconde fois, en ces mots:

Lève-toi, va à Ninive, la grande ville,

et proclames-y la publication que je t'ordonne !

Et Jonas se leva, et alla à Ninive, selon la parole du Seigneur.

Or Ninive était une très grande ville: il fallait trois jours pour la parcourir entièrement.

Jonas fit d'abord dans la ville une journée de marche;

il criait et disait:

Encore quarante jours, et Ninive est détruite !

Les gens de Ninive crurent à Dieu,

ils publièrent un jeûne, et se revêtirent de sacs,

depuis les plus grands jusqu'aux plus petits.

La chose parvint au roi de Ninive;

il se leva de son trône, ôta son manteau,

se couvrit d'un sac, et s'assit sur la cendre.

Et il fit faire dans Ninive cette publication,

Par ordre du ROI

et de ses ministres;

Que hommes et bête,

brebis et boeufs

ne mangent rien,

ne pâturent pas,

et ne boivent rien!

Que hommes et bêtes soient couverts de sacs,

qu'ils crient à Dieu avec force,

et qu'ils renoncent tous à leur conduite perverse

et aux actes de violence dont ils sont coupables !

Qui sait si Dieu ne reviendra pas sur sa décision

et ne se repentira pas,

et s'il ne renoncera pas à son ardente colère,

en sorte que nous ne périssions pas ?

Dieu vit qu'ils agissaient ainsi et qu'ils revenaient de leur mauvaise voie.

Alors Dieu se repentit du mal qu'il avait résolu de leur faire:

Il ne le fit pas.

Cela déplut fort à Jonas, et il fut irrité.

Il implora le Seigneur, et il dit:

Ah! Seigneur,

n'est-ce pas ce que je disais quand j'étais encore dans mon pays ?

C'est ce que je voulais prévenir en fuyant à Tarsis.

Car je savais que tu es un Dieu compatissant et miséricordieux,

lent à la colère et riche en bonté, et qui te repens du mal.

Maintenant, Seigneur, prends-moi donc la vie,

car la mort m'est préférable à la vie.

Le Seigneur répondit:

Fais-tu bien de t'irriter ?

Et Jonas sortit de la ville, et s'assit à l'orient de la ville,

Là il se fit une cabane, et s'y tint à l'ombre,

jusqu'à ce qu'il vît ce qui arriverait dans la ville.

Le Seigneur Dieu fit croître un ricin,

qui s'éleva au-dessus de Jonas, pour donner de l'ombre sur sa tête

et pour lui ôter son irritation.

Jonas éprouva une grande joie à cause de ce ricin.

Mais le lendemain, à l'aurore,

Dieu fit venir un ver qui piqua le ricin, et le ricin sécha.

Au lever du soleil,

Dieu fit souffler un chaud vent d'Est,

et le soleil frappa la tête de Jonas, au point qu'il tomba en défaillance.

Il demanda la mort, et dit:

La mort m'est préférable à la vie.

Dieu dit à Jonas:

Fais-tu bien de t'irriter à cause du ricin ?

Il répondit:

Je fais bien de m'irriter jusqu'à la mort.

Et le Seigneur dit:

Tu as pitié du ricin

qui ne t'a coûté aucune peine

et que tu n'as pas fait croître,

qui est né dans une nuit

et qui a péri dans une nuit.

Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive,

la grande ville,

dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes

qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche,

et des animaux en grand nombre!

 

 

 

Epilogue

Jonas était libre. Libre de continuer à rejeter Dieu.

Il savait que même s'il avait tort, Dieu ne lui en tenait pas rigueur.

Il savait aussi qu'il lui était impossible d'échapper à Dieu comme il était écrit dans le psaume  139 (LXX : 138), ce psaume qu'il avait si souvent récité sans finalement toujours le comprendre, et qui correspondait tellement à sa situation, lorsqu'il est dit:

Où irai-je loin de ton Esprit,

Où fuirai-je loin de ta face?

Si je monte aux cieux, tu y es,

Si je me couche parmi les morts, t'y voilà;

Si je prend les ailes de l'aube du jour,

Si je fais ma demeure au bout de la mer,

Là encore, ta main me conduira,

Ta droite me saisira...

Mais il commençait à comprendre quelque chose d'autre:

ce n'était pas à cause des Ninivites que Dieu l'avait envoyé à Ninive; non, c'était à cause de lui.

Et ce n'était pas, comme il l'avait pensé, pour se moquer de lui ou l'humilier que Dieu l'avait contraint à se rendre à Ninive...

De la même manière que Dieu avait répondu à Job, Il lui avait répondu.

Sans lui donner d'explication, sans se justifier - d'ailleurs, aurait-il pu comprendre les explications de Dieu ? - Dieu lui avait répondu.

Oh, tout n'était pas évident, mais il entrevoyait clairement que si Dieu l'avait poursuivi, lui, jusqu'en pleine mer, l'avait ramené vivant sur la côte malgré son séjour dans cet estomac de cachalot (ce qui le laissait avec la peau jaunie, vieillie, parcheminée, plutôt effrayant à voir, ce qui avait d'ailleurs probablement contribué au succès de sa prédication) plus près de Ninive qu'à son départ, s'Il  avait eu la délicatesse de lui donner un ombrage, c'est que Dieu ne le mésestimait pas, c'est qu'Il voulait lui faire comprendre quelque chose: c'est que Dieu n'aime pas la mort, puisqu'Il ne détruisait pas ces "sales Ninivites"; et s'Il n'aimait  pas la mort, alors... c'était encore trop tôt, mais il pensait à la repentance de Job, il s'y préparait; il pensait à l'épreuve d'Abraham, et à la foi qu'il avait eu pour lever le couteau sur son propre fils, étant prêt, sur ordre de Dieu, à détruire la réalité de la promesse de ce même et unique Dieu tout en lui faisant confiance.

Il comprenait aussi que si Abraham était devenu le Père du peuple, il été resté marqué de toutes ses épreuves, il se souvenait qu'Isaac ne s'était jamais totalement remis de ce qui s'était passé ( Jacob ne jurait-il pas par la Frayeur d'Isaac?), ou encore que Jacob, durant toute sa vie, avait dû s'aider d'un bâton pour marcher, suite à son combat contre l'Ange.

Il commençait à se rendre compte que la vie n'était pas un jeu, encore moins une farce, et même s'il ne pouvait pas imaginer que Dieu s'impliquerait dans la création au point d'aboutir à la Croix, il voyait, d'une manière différente d'avant, que Dieu était "concerné" par le devenir du monde, et que d'une manière ou d'une autre, il aurait le dernier mot.

Finalement, il était sur le point d'être libre de ne plus rejeter Dieu.

 

 

Publié dans Cigale en prière

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Anon 24/04/2010 23:41



Cher Albocicade,


j'aime beaucoup cette mise en situation de Jonas avant le récit biblique. On sent effectivement un vide sur les raisons de cette mauvaise volonté du prophète à faire son boulot, et l'idée que le
destin l'ait durement frappé semble très cohérente et plausible. J'y adhère !


Personnellement, je ne serais pas allé jusqu'à faire décéder sa famille, je trouve que prête trop à l'interprétation que ce serait Dieu qui en serait la cause puisqu'aussi bien il en a le pouvoir
comme il se prépare à en user sur les gens de Ninive.


A cette restriction près, merci pour cette méditation !



Albocicade 23/04/2010 10:59



De la part d'Olga


..."Comme c'est la période pascale et donc la coutume russe d'offrir de beaux oeufs,..."