Le sacrement du frère...

Publié le par Albocicade

C'était en Juin 2000. La rencontre annuelle de la Fraternité orthodoxe du Sud-Est portait sur le thème : "Le sacrement du frère", ou, autrement dit le rapport entre la foi et le social.
En tant que travailleur social (à l'époque), il m'avait été demandé d'être un des intervenants.
Voilà - en gros - ce que j'avais dit…
 
Le numéro 248 du SOP (Mai 2000) annonçait l'existence d'une nouvelle parution orthodoxe en langue française, "Praxis" (qui concerne donc la vie "pratique" des chrétiens orthodoxes, leur "mise en pratique" de l'Evangile), et de la création du Réseau orthodoxe d'entraide dont le but est de favoriser les actions concrètes de solidarité des orthodoxes de France envers leurs "frères", orthodoxes ou non.
 
Mais pourquoi vouloir agir ainsi ? Pourquoi vouloir associer notre appartenance confessionnelle avec la misère des autres ? Est-ce parce ce que la "Solidarité", le "Social" sont à la mode? Parce que c'est très "tendance" ? Non, certainement pas; mais pour répondre à l'attente du Christ qui nous dit : "Toutes les fois que vous avez fait cela à l'un de ces petits, c'est à moi que vous l'avez fait." (Matthieu 25.40)
 
"Environnés d'une telle nuée de témoins... courrons avec persévérance dans la carrière qui nous est offerte, les yeux fixés sur Jésus, qui nous donne la foi et la mène à la perfection". Ainsi commence le chapitre 12 de l'épître aux Hébreux. L'Apôtre parle, certes, là des témoins de la foi, mais nous savons que nous sommes aussi environnés de témoins de la charité, de l'Amour. De ces témoins, je veux ici citer la sainte mégalomartyre Anastasia. Puissions nous, sinon recevoir, du moins justifier le surnom de "libératrice des captifs" que lui donne l'Eglise Russe, ou de "Soignante et délivrante" qui lui est attribuée dans l'Eglise Grecque. Car ces qualificatifs, elle ne les a pas usurpés, elle qui, au nom du Christ, allait dans les prisons soulager, soigner, soutenir les chrétiens emprisonnés lors de la persécution de Dioclétien et ainsi alléger le poids de leurs chaînes. Mais St Jean Chrysostome ou St Basile, pour ne citer qu'eux sont aussi d'ardents témoins de la charité du Christ.
 
Dans notre monde, nombreux sont ceux qui ont besoin d'aides "sociales" techniques (être hébergé pendant des mois, trouver de quoi manger, un emploi, un logement, se réinsérer dans une vie active...), et l'Etat, les institutions tentent de répondre -je parle pour la France- à ces besoins. Mais nombreux aussi sont ceux qui ont besoin de chaleur, d'amitié... d'une rencontre, d'une relation... (d'ailleurs, le fait d'avoir besoin d'aide "technique, concrète, n'exclue pas le besoin de chaleur, de relationnel ou de spirituel).
 Et le "sacrement du frère", le "souci du prochain", c'est justement d'apporter une réponse réelle à ces besoins. Et ceci passe par des actions simples, concrètes qui peuvent devenir des gestes du quotidien : écrire pour la protection d'un prisonnier politique (dans le cadre de l'ACAT, par exemple), donner à manger à des personnes "dans la galère" (avec les "Restos du cœur" ou la Croix Rouge…), faire du soutien scolaire, visiter des personnes âgées, malades… le choix est vaste, et les besoins ne manquent pas.
Mais les besoins spirituels sont tout aussi immenses : la mode "bouddhiste" actuelle, le développement continu des sectes... en sont des indices. Et se soucier de notre prochain, ce n'est pas seulement apporter une aide, un soutien matériel. Aussi, pouvons-nous donner à manger à celui qui a physiquement faim, et nous taire devant celui qui a faim spirituellement? Ne devons-nous pas apporter le Christ, "vie de l'âme", "Vie de notre vie" à ceux qui sont en souffrance. Et comme la recherche de spiritualité actuelle a besoin de formes, de beauté, de paix, nous pouvons venir avec l'Eglise, la liturgie...
Ne sommes nous pas appelés à être des témoins du Ressuscité, du Vivant vivifiant.
 
Cependant, mon expérience -toute relative, il est vrai- m'a amené à un constat difficile : ayant travaillé dans une structure d'accueil pour femmes en difficulté, puis dans une post-cure pour toxicomanes, je suis obligé de dire qu'il est à peu près impossible, dans les cadres institutionnels actuels, de porter verbalement témoignage au Ressuscité. En effet, les personnes que nous accompagnons, ou tentons d'accompagner, viennent nous voir pour des problématiques précises, et notre mission, en tant que professionnels du "social", est de répondre à ces besoins. Or si elles voulaient des pistes d'ordre spirituel, elles iraient voir un prêtre. Nous pouvons certes répondre à des demandes d'ordre spirituel, il est par contre éminemment difficile d'initier un dialogue sur ces questions avec les personnes dont nous avons "la charge" (ce qui ne nous empêche pas de prier pour eux).
Nous sommes confinés dans un domaine technique, de type "diaconal" (Car, en effet, comme l'a bien dit le P André Borrély, même si la fonction diaconale est devenue exclusivement liturgique, elle pourrait sans aucun détournement de sens, s'accomplir hors du Temple, en un service auprès des pauvres).
Mais, si les chrétiens mis en contact professionnel quotidien avec les personnes en détresse ne peuvent pas (ou rarement) témoigner du Christ directement, du fait même de leur position professionnelle, qui le peut ?
 
Qu'on me permette une anecdote :
Dans le cadre de la post-cure où je travaillais, nous vendions chaque semaine au marché, avec un accueilli, les légumes de notre production. Il s'est avéré une fois que j'étais avec un jeune qui n'avait rien d'un enfant de choeur (trafiquant de drogue, proxénète, bagarreur...).
Un de nos clients, un vieux pasteur d'une église évangélique, ayant pris plusieurs courges -ce qui représente un bon poids pour un homme de son âge-, je proposais au jeune de l'accompagner jusqu'à sa voiture, en portant le panier. Lorsque ce jeune revint, il était tout excité : le pasteur lui avait offert un évangile et quelques prospectus. Il commença à me questionner sur l'évangile et écouta mes réponses : il s'agissait de ses questions. Puis je lui demandais à quel âge il estimait le pasteur. Il me répondit : "environ 70 ans". Quand il sut que cet homme droit comme un "i" avait plus de 90 ans, il fut particulièrement frappé de leurs différences d'état physiques, comment une vie "saine" avait conservé cet homme, serviteur du Christ, et comment lui, jeune toxicomane sans beaucoup d'avenir était déjà mal en point.
Ainsi, par son intervention, ce pasteur a apporté une parole du Christ à ce jeune, une parole qui est venue de l'extérieur de l'institution. Cette parole à suscité un début de questionnement qu'il m'a, dans une certaine mesure, été possible de saisir, d'accompagner dans l'institution parce qu'il était devenu une demande du jeune. Or, ce témoignage venant de l'extérieur peut être l'oeuvre de tout chrétien.
 
Enfin, si tous nous sommes appelés à nous soucier des besoins de nos frères, nous ne sommes pas tous appelés à tout faire. Ce que peut faire l'un, l'autre ne le peut pas forcément. S'occuper de l'autre, porter sa souffrance est une ascèse, et, cela est bien connu, toute ascèse peut être dangereuse. (Je ne m'amuserais pas à tenter de renouveler les exploits ascétiques de St Syméon Stylite, au risque d'y laisser la vie...)
Aussi, le St Apôtre Paul, écrivant aux chrétiens de Corinthe leur donne cette mise en garde : "Il ne s'agit pas de vous exposer à la détresse pour soulager les autres…" (2 Cor 8.13)
La mise en pratique du "sacrement du Frère", qui est une réponse à l'appel de Dieu, doit se faire, non pas avec tiédeur ou indifférence, mais avec discernement, en fonction de nos possibilités.
 
Enfin, je terminerai avec un apophtegme éthiopien :
Un ancien m'a dit : "Il est préférable qu'on trouve ton nom écrit dans la maison des veuves, des orphelins, des pauvres et de ceux qui manquent de moyens que de le trouver chez les marchands de vin."
Je crois que cet Ancien avait compris beaucoup de choses.

Publié dans Cigale sociale

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