Merci, monsieur Doré

Publié le par Albocicade

ou : "les martyrs chrétiens"
Pour que j'aille dans un musée d'art contemporain, il faut vraiment que l'on m'y traîne ! Mais là, comment dire, nous étions conviés. Le lieu de rendez-vous avait été fixé au musée d'art moderne et contemporain de Strasbourg. Alors, en famille, nous y sommes allé, au moins sûrs d'une chose, le plaisir de se revoir. Notre hôtesse avait choisi ce lieu pour une toile en particulier. Pas contemporaine, non, une toile de Gustave Doré. Je connaissais Gustave Doré graveur, illustrateur des Fables de La Fontaine, de Don Quichotte ou encore de la Bible. J'ignorais qu'il fut Alsacien, et peintre de surcroît. La toile en question, "le Christ quittant le prétoire" est immense. A vue de nez, je dirais 4 m sur 6. Informations prises, il fait 6 m sur 9. Jeux de lumière et d'ombre. Un Christ blafard, seul au milieu d'une foule. Cette toile venait de subir un long travail de restauration et tenait tout le mur du fond de la pièce.
Une grande toile… peut-être trop grande… trop à voir, à regarder… je n'ai pas accroché.
Alors, j'ai fait le tour de la salle, pour regarder les autres tableaux.
Et là, sur le mur de gauche, une toile étonnante.
Une toile sombre, très sombre : c'est la nuits. Dans le fond, sur la droite, on distingue des gradins… vides. Nous sommes dans un amphithéâtre romain, et c'est la nuit. Par conséquent, il n'y a personne. Si… nos yeux s'habituant à la pénombre distinguent des gens, allongés. Dorment-ils ? Non. Ils sont morts. L'un d'eux tient encore dans sa main inerte une croix dérisoire, faite de deux bouts de bois. Pauvre signe qui le désignait tout à l'heure encore, lui et ses compagnons d'infortune, comme chrétien, à la foule imbécile et hargneuse. "A mort ! Aux lions !" Non, les gradins ne résonnent plus de ces cris. A quoi bon ? "Les fanatiques sont morts. Ils se sont entêtés, n'ont pas voulu sacrifier aux dieux, jurer par la fortune de César : ils ne veulent donc pas le bien de l'Empire. Ah on le sait bien, ils prétendent prier pour l'Empereur, respecter les lois, mais leur entêtement le démontre clairement : ils sont ennemis du genre humain !" Ressassant ces arguments, les spectateurs de cet après midi sont rentrés chez eux, ont soupé et se sont couchés sur leur bonne conscience. "Ils sont morts ? et alors, ils l'ont bien cherché, non ? Et puis, il faut bien s'amuser de temps en temps… se défouler…" Dans l'amphithéâtre, seuls les fauves errent, passant de cadavre en cadavre, sans but, sans haine. Ils devraient être libres, ils sont prisonniers, maltraités, déboussolés… Ils ont tué et portent la même responsabilité que le couteau dans la main de l'assassin : aucune. Ils devraient être libres, et par la grâce d'humains haïssant jusqu'à leurs semblables, ils sont prisonniers. Dans l'amphithéâtre, il ne se passe rien. Les corps finissent de refroidir. Les chrétiens se sont entêtés pour rien, fanatiques et intransigeants. Ils ont voulu être "martyrs", "témoins". Mais témoins de quoi ? D'un "Dieu d'amour", plus fort que la haine et la mort ? Les voilà morts, les "témoins". De toute façon, de témoins, à cette heure de la nuit, il n'y en a pas. Et d'ailleurs, s'il y en avait, que verrait-il ? Pourrait-il seulement les voir les anges qui viennent chercher les martyrs ? Aurait-il les yeux assez pur ? Car ils sont là, les anges. Silencieux, dans l'obscurité de la nuit, ils sont là pour accompagner les martyrs jusqu'à la lumière sans fin. Les corps ont refroidi ? Il n'empêche, tout n'est pas fini. Tant pis pour la foule imbécile qui n'a pas compris. Les martyrs ont péri, ils ont pourtant vaincu.
Merci, M. Doré, pour ce tableau.
Merci aussi à toi, Catherine, pour cette invitation.

Merci encore à Marie Jeanne

Publié dans Vie quotidienne

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