Et François d'Assise ?

Publié le par Albocicade

Frère François et ses frères, les animaux
Évocations
Richard Bergeron Professeur émérite Faculté de théologie Université de Montréal
extraits. Source : http://www.erudit.org/revue/theologi/ : (10/1)
"Après l’arrivée de nouveaux frères, le bienheureux François prit la route et suivit la vallée de Spolète. Comme il approchait de Bevagna, il rencontra, rassemblés par bandes entières, des oiseaux de tous genres : ramiers, corneilles et freux. Sitôt qu’il les vit, il planta là ses compagnons et courut vers les oiseaux.
Son amour était si débordant qu’il témoignait même aux créatures inférieures et privées de raison une grande affection et une grande douceur. Arrivé tout près d’eux, il constata que les oiseaux l’attendaient ; il leur adressa le salut habituel, s’émerveilla de ce qu’ils ne se fussent pas envolés comme ils font d’habitude, leur dit qu’ils devaient écouter la parole de Dieu et les pria humblement d’être attentifs.
Il leur dit, entre autres choses :
"Mes frères les oiseaux, vous avez bien sujet de louer votre créateur et de l’aimer toujours ; Il vous a donné des plumes pour vous vêtir, des ailes pour voler et tout ce dont vous avez besoin pour vivre.
De toutes les créatures de Dieu, c’est vous qui avez meilleure grâce ; il vous a dévolu pour champ l’espace et sa simplicité; Vous n’avez ni à semer, ni à moissonner ; il vous donne le vivre et le couvert sans que vous ayez à vous en inquiéter." À ces mots, rapportent le saint lui-même et ses compagnons, les oiseaux exprimèrent à leur façon une admirable joie ; ils allongeaient le cou, déployaient les ailes, ouvraient le bec et regardaient attentivement. Lui allait et venait parmi eux, frôlant de sa tunique et leurs têtes et leurs corps. Finalement, il les bénit, traça sur eux le signe de la croix et leur permit de s’envoler. Il reprit la route avec ses compagnons et, délirant de joie, rendit grâce à Dieu qui est ainsi reconnu et vénéré de toutes ses créatures. Il n’était pas simple d’esprit, mais il avait la grâce de la simplicité. Aussi s’accusa-t-il de négligence pour n’avoir pas encore prêché aux oiseaux puisque ces animaux écoutaient avec tant de respect la parole de Dieu. Et à partir de ce jour, il ne manquait pas d’exhorter tous les oiseaux, tous les animaux, les reptiles et même les créatures insensibles, à louer et aimer le Créateur, car à l’invocation du nom du Sauveur, il faisait tous les jours l’expérience de leur docilité."
En Europe le symbolisme du corbeau ainsi que des autres corvidés est presque exclusivement négatif. À cause de sa couleur noire et de son aspect nocturne, le corbeau apparaît comme une figure de mauvais augure, lié à la crainte du malheur. Dans l’imagination populaire, il évoque l’image de l’homme avide, rapace, sans scrupule ; c’est un messager de mort7. C’est vers ces oiseaux de malheur que court le Poverello, émerveillé de ce qu’ils ne s’enfuient pas comme ils font d’habitude. C’est à eux qu’il adresse son premier sermon aux oiseaux.
Le récit rappelle les principaux thèmes qui parcourent les histoires d’animaux rencontrées dans les légendes franciscaines. D’abord il évoque la raison profonde qui motive l’attitude de François envers les oiseaux et les animaux : "son amour était si débordant qu’il témoignait même aux créatures inférieures et privées de raison une grande affection et une grande douceur". Si cet amour s’exprime ici en douceur et affection, elle prend aussi ailleurs le visage de la pitié, de la compassion, du souci, de l’admiration, du respect, de la non-violence, de la fraternité.
Cet amour admiratif pour les animaux comme pour les créatures en général s’inscrit dans la nature même des choses, que François trouve et belles et bonnes et utiles. Plus profondément il s’inscrit dans une association symbolique. Moralement, les bêtes peuvent servir de modèles de vie qui doivent inspirer les humains : il les aime pour leur valeur d’édification. Spirituellement, elles peuvent apparaître comme des figures symboliques ou des signes du mystère du Christ : François est plein de douceur envers les agneaux parce qu’ils représentent l’Agneau de Dieu ; son amour devient compassion prévenante envers le ver de terre qui lui rappelle le Crucifié qui n’est plus un homme mais un ver. Plus profondément au niveau religieux, son amour des bêtes et des choses inanimées jaillit d’un regard encore plus pénétrant : les bêtes et les choses sont des créatures de Dieu. À l’instar de la Bible, François s’intéresse moins à la nature des choses, moins à ce que les êtres sont en eux-mêmes, qu’à leur origine en Dieu. Il considère la réalité non comme nature, mais comme créature. En tant que créé, le monde est entièrement dépendant de Dieu qui, comme créateur, y a laissé ses traces : vestigia Dei. Dans le liber naturae, François voit de magnifiques reflets du Dieu très Saint qui habite son cœur. Chaque créature, bête ou objet inanimé, proclament la gloire, la beauté et l’amour de Dieu.
C’est vraiment son Dieu qu’il aime, admire et glorifie en elles. Son Can­tique du Soleil en est la meilleure illustration. Il aura fallu que son cœur ait été purifié par l’ascèse et l’épreuve pour pouvoir chanter dans un détachement inconditionnel ce chant mystique.
Dans son sermon aux oiseaux, François qualifie ses auditeurs de "créatures de Dieu". Il les voit dans leur origine ; il les voit en Dieu, jaillissant perpétuellement de son sein. Ils font partie de l’immense famille de Dieu, comme d’ailleurs les humains et l’ensemble de l’univers cosmique. S’il n’y a qu’une seule famille, tous les êtres ont entre eux des liens fraternels. Aussi François appelle-t-il les oiseaux : "mes frères les oiseaux". Le beau titre de frère et de sœur sera accolé à toutes les bêtes, à toutes les réalités créées, et principalement aux autres humains. La fraternité est le lien qui relie les êtres et les maintient dans l’unité et l’harmonie. En dernière analyse, François aime les bêtes d’un amour érotique qui s’épanouit en dilection mystique. François aime les animaux et les fleurs pour leur bonté et leur beauté propres, mais il les aime au nom de son amour pour le Christ dont ils sont le symbole et au nom du Créateur dont ils sont des épiphanies glorieuses. Sa motivation n’est ni romantique, ni esthétique, ni écologiste, elle est purement mystique.
C’est un frère aimant, frère universel et planétaire, qui "plante ses compagnons sur la route et court vers les oiseaux". Que dis-je, un frère ? Plus qu’un frère, un homme de Paix. Celano affirme que François "adresse aux oiseaux son salut habituel". Quel est ce salut ? "Que le Seigneur vous donne la paix !" Celano déclare ailleurs que François "ouvrait chacun de ses sermons par un souhait de paix avant de transmettre à l’assistance la Parole de Dieu. Cette paix il la souhaitait toujours et avec conviction aux hommes et aux femmes, à tous ceux qu’il rencontrait ou croisait sur sa route" (Vita prima, 23). C’est ce qu’il fait avec les oiseaux. François vient vers eux non comme un chasseur, un maître, un exploiteur, un ornithologue, un amant de la nature, mais comme un homme de paix, tellement pacifié intérieurement qu’il peut faire communier les autres, même les oiseaux et tous les animaux, à sa paix qui n’est autre que celle du Seigneur.
 

Publié dans Ecologie - théologie

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Laurence 02/04/2011 15:16



je continue à parcourir votre blog...et m'arrête un instant sur ce billet. C'est que je suis en train d'écrire une icône représentant en même temps François avec "son" loup" et Seraphim avec
"son" ours. La relation de l'homme aux animaux (et sa portée spirituelle) me titille depuis le début de l'écriture de cette icône et je fouine à droite et à gauche pour trouver de quoi alimenter
ma réflexion.