Pas de liste pour Aristides

Publié le par Albocicade





Chacun a, quelque part dans sa mémoire, le nom d'Oskar Schindler, cet industriel allemand, membre du parti nazi, qui préserva la vie de plus d'un millier de Juifs dans la tourmente hitlérienne. C'est vrai que le film de Spielberg y est pour quelque chose.


Mais qui se souvient d'Aristides ?

L'autre soir, me désoeuvrant devant le tube cathodique, je suis tombé sur un téléfilm retraçant l'action étonnante de cet homme. Consul du Portugal (qui s'est alors déclaré pays "neutre") à Bordeaux, tandis Hitler remporte victoire sur victoire, il voit affluer des foules de réfugiés.

Or, en date du 11 Novembre 1939, une circulaire officielle précise que - afin d'éviter les abus - ne pourront pas recevoir de visa pour le Portugal

- les étrangers de nationalité indéfinie ou contestée, personnes apatrides, porteurs de passeports Nansen  et Russes.
-
Les étrangers qui n'explicitent pas les raisons pour lesquelles ils viennent au Portugal, à la satisfaction du Consul et ceux qui ont sur leur passeport, un signe ou une déclaration comme quoi ils ne peuvent retourner librement dans leur pays d'origine. Les consuls doivent savoir si ces étrangers ont des moyens financiers pour subsister
-
Les Juifs expulsés des pays de leur nationalité ou des pays d'où ils arrivent  
-
Ceux qui prétendent qu'ils embarqueront dans un port portugais mais qui ne possèdent pas de visas consulaires pour le pays de destination ou de billets de bateau ou d'avion ou une garantie d'embarquement d'une compagnie de transport...

Dans un premier temps, le Consul suit la procédure, quitte à prendre certaines libertés pour ouvrir le passage à ceux qui sont "presque recevables", voire à faire de véritables passe-droits pour des personnes qui le touchent particulièrement.

Ce fut, par exemple, le cas pour le rabbin Kruger, originaire d'Anvers,  dont on peut supposer - sans trop hasarder - qu'il était Juif.  Pourtant, ce rabbin - demandeur de visa pour lui et sa famille - ne put se résoudre à saisir sa chance en laissant derrière lui les "autres" se débrouiller tous seuls, et - contre toute attente - renonça à son visa.

C'est le choc.

Le Consul vient de rencontrer un homme debout, là où la veille il n'y avait qu'un fuyard.

Après trois jours d'une éprouvante lutte intérieure (une αγωνία -agônia- en grec), le Consul Aristides de Souza Mendès laisse parler l'homme  en lui. Et cet homme est chrétien, catholique ; il sait ce qu'il doit faire : s'il doit désobéir, que ce soit à un ordre humain plutôt qu'à Dieu.

Et puisque l'homme Aristides est aussi consul... il sait comment désobéir.

C'est alors une semaine de frénésie, durant laquelle - à Bordeaux d'abord, puis à Bayonne - il parvient à délivrer (avec l'aide de ses enfants, et même du rabbin Kruger) environ 30000 (oui, oui : "trente mille") visas... et à ruiner sa carrière.

Salazar ne lui pardonnera jamais d'avoir "mis ses impératifs de conscience avant ses devoirs de fonctionnaire". Après avoir été démis de toutes ses fonctions, l'ex-consul finit sa vie dans la misère.


Parmi tous les réfugiés qui ont pu arriver au Portugal via l'Espagne grâce à sa signature, il y avait environ un tiers de Juifs. Cependant, la "question juive" n'était pas son problème. Peu lui importait "qui" étaient ces gens : s'il n'y avait eu que des Juifs, il aurait fait pareil, et s'il n'y en avait pas eu, il aurait fait de même.


Cependant, ce sont des Juifs qui - les premiers - ressortirent le nom de ce catholique oublié : dès 1966, il fut compté parmi les "Justes parmi les nations", au Yad Vashem. C'est même, à ce jour, le seul "Juste" du Portugal.

Après la "révolution des œillets" et la chute de Salazar, le Portugal essaya de se souvenir... De Souza Mendès ne fut cependant officiellement réhabilité qu'en... 1987


Alors, c'est vrai, il n'y a pas de liste des personnes qui ont bénéficié de l'aide du consul Aristide De Souza Mendès... et après ?


Pour en savoir un peu plus sur cet homme de taille, on peut lire ici, ou ici, ou même (mais c'est réservé aux lusophones) ici.



Publié dans Cigale sociale

Commenter cet article