La complainte du vieux marin

Publié le par Albocicade

 
Vue de ma campagne, la mer est quelque chose de très théorique.
Aussi est-ce presque par inadvertance, qu'au détour de quelque page, j'ai croisé ce vieillard décharné qui m'a conté...
Dans ce récit - qui tient de Robinson Crusoé (un livre toujours à relire), du "Juif errant" (le marin ne pouvant s'épargner de se raconter), et préfigure par certains aspects le "Manuscrit trouvé dans une bouteille" d'Edgar Poe - il nous emmène des glaces du Pôle Sud jusqu'au cœur de son drame.
Par bêtise, désœuvrement ou jeu, il a tué l'albatros qui - tel un signe d'espoir - les a accompagné parmi les montagnes de glace dans leur recherche d'un accès vers la pleine mer. Compagnonnage techniquement inutile, certes... mais était-ce une raison ?
Et la mer retrouvée devient un tombeau. Dans une vision hallucinée, il décrit la fin de ses compagnons, son remord tenaillant, l'albatros "suspendu à son cou à la place de la croix"... puis la délivrance, la libération.
Edgar Poe l'aurait laissé errer sans fin dans son remord ; Coleridge tire une toute autre conséquence, et sa finale mérite d'être citée :
 
Cet homme qui a connu la plus absolue solitude, la détresse la plus totale s'adresse une dernière fois à son interlocuteur, retenu à la porte d'une fête :
 
"Ah, plus doux qu'un festin de noce,
Il m'est bien plus doux d'aller
- en bonne compagnie -
à l'église.        
 
Aller ensemble à l'église
et tous ensemble prier,
tandis que chacun s'incline devant le Père suprême
Vieillards et enfants, bons amis aussi,
joyeux jeunes gens et jeunes filles."
 
 
avant d'ajouter cette conclusion que n'eut pas désavoué St Isaac le Syrien :
 
"Il prie bien, celui qui aime bien
tant l'homme, que l'oiseau, que la bête
 
Il prie mieux, celui qui aime mieux
toutes choses, tant grandes que petites,
car le cher Dieu qui nous aime
les a toutes fait, et toutes les aime."
 
Pour les puristes, "The Rime of the Ancient Mariner" est lisible à divers lieux sur le net (par exemple ici).
Des trois traductions françaises que j'ai pu trouver, ma préférée - car la plus agréable à lire en dépit de certaines libertés prises avec le texte de Coleridge, et même de quelques erreurs de traduction - est celle d'Auguste Barbier (1889) que j'ai placé ici (mais qu'on trouve aussi sur wikisource... avec quelques erreurs de transcription). Il y a ensuite celle de Valery Larbaud (1901), plutôt médiocre à force de vouloir être littérale, que j'ai rendue accessible là.
Enfin, mentionnons la traduction récente (2006), de Bertrand Bellet qu'il a mis en ligne ici. Tout en conservant la rugosité du texte de Coleridge, elle a des velléités de rendre de manière poétique ce texte qui est un poème. Elle a aussi, pour avantage certain, d'être directement lisible par une synthèse vocale...
 

Publié dans Cigale en prière

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