Boanergès

Publié le par Albocicade

L’autre jour, je lisais le chapitre 3 de l’Evangile de Marc, et la liste des apôtres retint mon attention :
Voici les noms des Douze qu'il désigna : Simon, auquel Jésus donna le nom de Pierre, 17 Jacques, fils de Zébédée et Jean son frère auxquels il donna le nom de Boanergès, ce qui signifie « fils du tonnerre », 18 André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques, fils d'Alphée, Thaddée, Simon le Zélé, 19 et Judas Iscariot, celui qui le trahit.
En fait, c’est le surnom de "Boanergès" (Βοανηργές), qui m'arrêta. Bien sûr, je le connaissais depuis longtemps, avec son équivalence "fils du tonnerre", mais jamais il ne m'avait interrogé. Et la question qui me vint était en fait, c'est quoi ce "boanerges" ?
Déjà, logiquement, ce n’était probablement pas du grec : en effet, Jésus et ses disciples parlaient araméen. Oh peut-être comprenaient-ils un peu du grec des marchands étrangers, voire quelques mots du latin de l’occupant romain, mais entre eux, ils parlaient leur langue. De plus, manifestement, le sobriquet que Jésus avait donné aux deux frères avait besoin d’être explicité aux lecteurs grecs de l’Evangile.
Le nom pouvait sans doute être décomposé en deux termes dont le premier devait signifier, d'une manière ou d'une autre, "fils".
Or, en araméen, "fils" c'est "bar" ; alors que "ben" c'est de l'hébreu". Un surnom en hébreu, alors ? Pas impossible.
Malgré l’heure tardive, je tirais de leurs rayonnages quelques bonnes grosses Bibles, bourrées d’annotations. Ni la première, ni la dernière, ni les autres ne fournissaient la moindre explication. Un commentaire qui traînait là ne disait rien non plus. Fichtre !
La chose serait donc si énigmatique ?
Sur l’étagère à côté, je me souvenais d’avoir placé quelques-uns de mes ouvrages de référence ; dont en particulier : la « Théologie du Nouveau Testament » du bon professeur Jeremias.
Une recherche dans l’index des références bibliques me renvoie vers les pages 12-13, qui recensent les mots araméens que l’on trouve sur les lèvres de Jésus.
Note 43, j’y lis : Boanèrges est probablement la reproduction de bene-rgish "fils du tumulte", avec aleph prosthétique, atténuation du shewa mobile dans la première syllabe et métathèse de la liquide pour éviter l’hiatus e-a.
Bon, j’avoue que je n’ai à peu près rien compris au détail des explications, mais au moins, j’avais un élément par un des grands spécialistes de l’araméen, d’autant qu’une note précédente précise que le pluriel du terme araméen "bar" (fils) est "bene".
Pluriel ? Un coup d’œil dans le texte grec me confirme que "fils" est un pluriel et non un singulier (oui, en français, la chose ne saute pas aux yeux).
Bene-rgish est effectivement un pluriel (bon, je transcrirai plutôt "Bney-Rgish" : בני-רגיש ).
Poussant plus loin, j'ai voulu voir comment les traductions syriaques  rendent ce passage.
Le codex Sinaiticus syriacus, le plus ancien manuscrit connu des Evangiles en syriaque, rend précisément cette expression par Bĕnai Ragshi ( ܪܓܫܝ  ܒܢܝ) et  ne s'encombre pas de la précision grecque[1]. La Pshitta[2] en revanche porte même leçon tout en traduisant aussi la précision grecque :
"Il leur donna le nom de B'nai-regesh, ce qui signifie B'nai-râmo". (retraduit du grec puisque "R'ma" (ܪܥܡܐ)  signifie tonnerre en syriaque).
Cela me semble plutôt concluant.[3]
Bon, certains penchent pour le terme Rgaz (רגז), "colère", au lieu de Rgish (רגיש) "tumulte"... donc le dossier reste ouvert, mais globalement, ça donne une idée.
 
Addenda
1. Si Boanerges est le surnom donné aux apôtres Jacques et Jean, ils ne sont pas les seuls : ainsi une espèce de grosse bestiole préhistorique a aussi eu ce curieux privilège… mais c’est une autre histoire.
2. Sur l’icône des Apôtres, le douzième est bien sûr St Paul, et non Judas l'Iscariote.
 
Les Notes, indispensables comme toujours
[1] Voir la traduction du passage par Agnes Smith-Lewis
[2] Lien vers le téléchargement direct de la traduction anglaise d'Etheridge.
[3] La "syriaque curetonienne", qui est aussi antérieure à la pshitta, est lacunaire pour ce passage (et presque tout Marc).
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