Latéralisation

Publié le par Albocicade

Une personne gauchère, et néanmoins amie, m'a prêté dernièrement un petit opuscule suite à une discussions que nous avions eu peu auparavant sur les contorsions que la plupart des gauchers imposent à leur poignet pour écrire "par au-dessus de la ligne sinon on a de l'encre plein les mains".
De fait, il y a là un mystère qui m'est totalement opaque dans la mesure où je tiens pour absolument certain que ces contorsions n'ont physiologiquement pas la moindre raison d'être, et ne me semblent être que la conséquence d'un apprentissage de l'écriture réalisé en dépit du bon sens.
Certes, je ne suis pas gaucher, et ne peux donc pas savoir, me dira-t-on.
Il est vrai, je ne suis pas gaucher, ni même ambidextre. Mais c'est précisément sur cette pratique droitière exclusive que s'appuie mon raisonnement : j'écris de la main droite, mais dans les deux sens.
Chose qui n'a rien de bien extraordinaire, d'ailleurs. J'écris le français, l'anglais et quelques autres idiomes de gauche à droite, mais aussi, lorsqu'il le faut, l'hébreu ou l'arabe de droite à gauche. Et dans les deux cas, ma main scripteuse reste en-dessous de la ligne, ne provoquant ni bavure, ni tache.
 
Or donc, l'opuscule que cette amie m'a obligeamment prêté s'intitule "Eloge du gaucher"1 et se qualifie d'essai. A dire vrai, une fois passée l'épreuve du style (que je trouve précieux à l'excès, usant d'innombrables redondances et assonnances inutiles) le contenu n'est pas inintéressant.
Bien sûr, l'auteur caricature à tour de bras2 les gauchers, mais surtout les droitiers, le monde "organisé", mélangeant parfois un peu tout.
Tant pis : le texte vaut quand même le détour. Ne serait-ce que parce qu'il met à "notre portée" (notre portée à "nous", les droitiers) une vision du monde ségrégationiste tel qu'il "nous" est impossible de le percevoir. Parce que c'est vrai, en français être adroit, c'est mieux que d'être un peu gauche, que pour redresser une planche, on utilise une dégauchisseuse, et que par leurs origines latines, les termes "dextérité" vient de "droite" tandis que "sinistre" vient de "gauche"3.
Et après tout, il est vrai que les gauchers sont une minorité numériquement bien plus important que beaucoup d'autres, et qui ne se fait pas spécialement remarquer.
Mais si ce texte vaut par ce qu'il dit, il pèche par ce qu'il omet.
Car enfin, se pencher sur les difficultés à écrire de gauche à droite dans un monde dominé par les droitiers, c'est tout de même faire l'impasse sur tous les pays où l'on écrit de droite à gauche (ce qui est supposé être plus aisé pour les gauchers) et où les droitiers sont – comme partout – l'immense majorité.
De même, notre auteur semble ignorer la phase antique de boustrophédon qui a précédé l'écriture unidirectionnelle dans de fort nombreuses civilisations4.
Enfin, lorsque par illustration l'auteur en vient à citer la Bible (qu'il considère comme un des oripeaux de la bienpensance bourgeoise) il se limite au texte du Jugement Dernier5, lorsque les brebis sont mises à droite et les boucs à gauche, histoire de montrer que "le bon Dieu" est d'une certaine manière l'ennemi des gauchers. Que ne s'est-il plutôt intéressé à un texte éminemment paradoxal, celui de cette troupe de tireurs d'élite (bon, à la fronde, mais quand même !) qui étaient tous gauchers6. Une troupe de 700 gauchers ! Mais là n'est pas le paradoxe : ces hommes étaient de la tribu de Benjamin ! Comment, vous ne voyez pas le rapport ? Ben si, "Benjamin"... Ben Yamin... allez, un petit effort... le deuxième fils que Jacob eut de Rachel, son "épouse préférée" qui périt des suites de l'accouchement. Celui qui reçut comme nom "בניאמין" ce qui signifie "Fils de la Droite", le fils de celle qui lui donnait sa force...
Bon, on y est ?
Donc, dans une tribu dont le nom exalte le côté droit, on trouve un corps d'élite composé uniquement de gauchers... Moi, ça ne me semble pas banal.
 
Allez, c'est un texte qui se lit quand même assez bien, assaisonné d'anecdotes et de quelques références... et qui tout bien compté mérite d'être lu.
 
Les notes, références et autres indispensables
1DUBOIS, Jean-Paul : "Eloge du Gaucher", 2005 (réédition de "Eloge du gaucher dans un monde manchot", 1986).
2J'ai volontairement employé cette expression pour donner le ton des "jeux de mots" que notre auteur affectionne.
3On utilisait encore le mot "senestre" pour désigner le côté gauche au début du XX° siècle.
4Mais si, rappelez-vous, je vous en avais parlé à propos de la Réforme d'Archinos.
5Matthieu 25.31 ss
6Juges 20.15-16

Publié dans Vie quotidienne

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E
Et si le dernier mot revenait à l'Ecclésiaste (10-2) ?<br /> <br /> " Le coeur du sage est à sa droite,<br /> et le coeur du fou est à sa gauche."
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A
Est-ce pour cela que l'on dit que les Français ont le coeur à gauche et le portefeuille à droite ?